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6000Q5Q25-
T
ÉTUDE
'OIS CRÉOLE
MAURICIEN
Par m. C. BAISSAC
l'AllJN
i.;iui.L.sMiii A'ist:, i.iiMiAiiiK K'i' t;ii.\niis^ioNNAl
fiABTltS KT IKSTRL-GTJUNS UV UlCl>Ot HK LA MAIUNK
ÉTUDE
SUR LE
PATOIS CRÉOLE
MAURICIEN
NANCY, IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT ET C
le
TO
George Ferguson BOWEN
G. C. M< G. y
GOVERNOR AND COMMANDER IN CHIEF
IN AND OVER THE ISLAND OF MAURITIUS AND ITS DEPENDENCIES,
AND VICE-ADMIRAL OF THE SAME,
This book is respect fully dedicated.
ÉTUDE
SUR LE
PATOIS CRÉOLE
MAURICIEN
Par m. C. BAISSAC
(de l'île MAURICE)
' NANCY
IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT ET G-
DEPOT A PARIS CHEZ CHALLAMEL AÎNÉ
5, rue Jacob et rue Furstenberg, 2,
1880
5oh
hùi
INTRODUCTION.
Le 29 septembre 171 5, Guillaume Du-
fresne, capitaine commandant le vaisseau
le Chasseur, prenait, au nom du roi de
France, possession de l'île Mauritius, alors
déserte, et lui donnait, « suivant l'inten-
tion de Sa Majesté, le nom de Tisle de
France », que les Anglais, après leur con-
quête, lui enlevaient en 1810, pour lui
rendre définitivement celui de Mauritius.
Dés la première heure de l'occupation
française, des esclaves noirs y furent intro-
duits de Madagascar ', et le patois créole
commença. Ce qu'il fut dans ses premières
années, c'est ce qu'il nous est impossible
I. Lettre du père Ducros, de 1722 probablement.
II INTRODUCTION.
de savoir, puisqu'il n'en est pas même fait
mention dans les rares écrits qui nous
restent de cette époque; mais l'induction
nous permet de supposer que le malgache
y entrait dans une proportion considérable.
A mesure que se prononçait l'évolution
qui doit, avec le temps, faire rentrer le
créole dans le français, le mot malgache
cédait la place à son synonyme européen,
€t quelques noms de plantes, d'animaux
ou d'ustensiles primitifs sont aujourd'hui
les seuls vestiges du vocabulaire malgache
dans le créole.
Alors que, partout ailleurs, les langues,
ayant du temps devant elles, sont sorties
d'un long et patient travail de reconstruc-
tion à l'aide de matériaux fournis par la
langue mère et remaniés dans une série
de changements gradués au point d'en être
presque insensibles, le créole, au contraire,
INTRODUCTION. III
dut naître, du jour au lendemain, de la né-
cessité impérieuse qui s'imposait aux maî-
tres et aux esclaves de se créer, au plus tôt
et coûte que coûte, un instrument d'échange
quel qu'il fût. L'esclave dut apprendre la
langue du maître et la parler à l'instant.
Mais, moins encore que les barbares
germains à l'heure où la conquête les éta-
blissait sur la terre romaine, nos esclaves
n'étaient aptes à se servir de l'outil délicat
qu'une civilisation vieille de douze siècles
avait lentement perfectionné pour son
usage. Ces rapports exacts des mots entre
eux, ce luxe de modifications dans leur
forme ou leur désinence suivant leur place
ou leur fonction, ces articulations aussi
souples que variées entre les différentes
parties de la proposition ou les différents
membres de la phrase, tous ces ressorts,
tous ces rouages, autant d'entraves qu'ils
VI INTRODUCTION.
créole, toutes bornées qu'en sont les res-
sources, n'en est pas moins le commun
moyen d'échange entre les différentes races
d'une population de 400,000 âmes émigrée
du cœur de la civilisation ou des confins
mêmes de la barbarie : Anglais, Français,
Indiens de toutes les provinces de la pé-
ninsule, Africains ' de toute la côte orien-
tale du continent. Chinois, Arabes, Malais,
Persans, incapables de converser de peuple
à peuple dans une de leurs langues parti-
culières, se rencontrent forcément à Mau-
rice sur le terrain convenu du parler créole,
qui n'est pas loin de jouer ici un rôle ana-
logue à celui de la langue franque parmi
les populations riveraines de la Méditer-
ranée.
I . La répression de la traite par les croiseurs anglais en
introduit quelques centaines tous les ans, tant à Maurice
qu'aux Seychelles. .
INTRODUCTION. VII
Ce rôle essentiel du créole en fait un
langage prêt à toutes les transactions, à
tous les compromis. Aucune concession
ne lui coûte : son vocabulaire s'ouvre à
toutes les importations, sa syntaxe — si
syntaxe il y a — se prête à toutes les com-
binaisons, se plie à tous les tours, cède à
toutes les violences de l'étranger qui le
parle. Libre à l'anglais de lui faire dire sô
papa lacase pour la maison de son père, à
l'indien bié tende pitit pois pour des petits
pois bien tendres, an chinois mô capâ dileau
boâ lacou dans fongue au lieu de «puis- je
boire dans le fond de la cour ? » le créole
laisse tout dire, reconnaît tout. Mais, après
toutes ces capitulations sur la place pu-
blique, il rentre chez soi, et, sa porte fer-
mée, il reprend sa personnalité, son ori-
ginalité individuelle et bien marquée, so
qualité même, comme il dit.
a.
VIII INTRODUCTION.
C'est de ce parler indigène, et bien véri-
tablement autochthone celui-là, que nous
proposons au lecteur une analyse exacte.
La porte est close, nous ne laisserons en-
trer qu'à bon escient le malabar, le malais
ou le chinois.
De la barbarie où les négriers les allaient
prendre, brusquement placés par l'escla-
vage en présence du monde d'idées nou-
velles pour eux que portait en elle la
langue française, nos noirs se bouchèrent
résolument les yeux et les oreilles, et, en
dehors du cercle étroit de la vie matérielle,
ils voulurent tout ignorer, se sentant inca-
pables de rien comprendre. L'abstraction
surtout les trouva invinciblement rebelles,
à ce point que le verbe abstrait par excel-
lence, le verbe essentiel être n'existe pas
en créole, où il est impossible de dire :
Dieu est. Descartes fut heureux d'avoir
INTRODUCTION. IX
une autre langue à son service. Je pense,
donc je suis, mo mariné..., il eût été arrêté
court, et nous n'aurions pas le T)iscour5 sur
la méthode. Le créole n'est pas la langue
de la philosophie : immensité, éternité,
immortalité, espace, durée, gloire, no-
blesse, etc., etc., autant de mots que le
créole ignore, aussi bien que les idées
qu'ils représentent.
Les conquêtes dans ce sens sont tou-
jours et partout les plus lentes, on le sait;
et seule à Maurice par son ardent prosé-
lytisme des trente-cinq dernières années,
la religion catholique a ouvert à ces esprits
grossiers quelques échappées sur le monde
de l'idée pure. Ils s'essayent aujourd'hui à:
cette langue toute nouvelle pour eux, etj
c'est par le substantif abstrait que leur bér
gaiement commence. Blancs napas laçarMk
pour malhérés, les blancs ne sont pas chàri-
INTRODUCTION.
tables pour les malheureux; vous trop la-
fierté av doumoune, vous êtes trop fier avec
les gens ; Moussié trop paresse, Madame ploré,
Monsieur est trop paresseux, Madame
pleure. Quelques-uns des plus avancés
connaissent, il est vrai, l'emploi correct
des adjectifs « charitable, fier et paresseux » ;
mais, à côté de ces versions intelligentes,
que de contresens ! Zautes lartéition, ils ai-
ment l'argent ; asseT^ fére tô lïnstinct av moi,
assez me narguer : l'ambition et l'instinct
devenus ainsi l'avarice et l'ironie. Le temps
remettra ces néologismes à leur place, et
fera que le pauvre gagne-petit qui, le panier
sur l'épaule, va de porte en porte colporter
ses volailles, ne sera plus décoré du nom
pompeux de ce négociant », trop heureux
si on lui laisse celui de «commerçant»,
dont sa modestie se contente au besoin.
En quittant la philosophie et l'abstrac-
INTRODUCTION. XI
tion, essayerons-nous de demander à la
langue créole ce qu'elle peut nous dire des
beaux-arts? Saroulou — de sarou, image,
et oulou, homme — dit le malgache pour
un tableau quelconque ; nous en sommes
au même point : toute peinture dans un
cadre est éne portrét, hors d'un cadre, tout
dessin est éne zimai^. Arrêtons-nous bien
vite, et n'interrogeons ni la sculpture, ni
l'architecture, et pour cause. Quant au
théâtre, contenant et contenu, qu'on y
pleure ou qu'on y chante, c'est toujours
lacomédie.
Mais c'est assez nous attarder aux insuf-
fisances du créole ; parlons maintenant de
la population qui l'a créé, on en compren-
dra mieux et ce qu'il est habile à traduire,
et quels procédés d'expression il affec-
tionne.
La langue étant, avant toute chose, et
XII INTRODUCTION.
mieux que toute chose, Texpression de
la société qui la parle, demandons au créole
lui-même de nous apprendre quel était
l'état social de la population qui l'a fait
pour son usage.
Ce sont des esclaves qui ont créé le pa-
tois créole, et la preuve en est facile à faire.
Le créole ne dira pas regarder, meis guetter,
guetter, c'est-à-dire regarder avec l'arriére-
pensée de méfiance et de cautèle que porte
en lui le mot français. « Que guettes-tu ? »
disait le maître qu'inquiétait le regard fur-
tif et soupçonneux de l'esclave. De même,
chercher, en créole c'est rôder; car, pour
le blanc, le noir était un rôdeur dont la
recherche devait nécessairement aboutir
au vol. Le malheureux était-il surpris, on
sait ce qui l'attendait : l'échelle et le com-
mandeur étaient là. Donc, battre à coups
de fouet, en créole c'est amarrer, qui met
INTRODUCTION. XIII
rantécédent à la place du conséquent; et cet
euphémisme, loin d'atténuer la force du
français, la souligne et l'exagère bien plutôt.
Au cours de cet ouvrage, nous signale-
rons dans notre pauvre patois bien d'autres
expressions frappées à la marque de ce
temps amer, létemps margoxe \ comme l'ap-
pelle notre population affranchie, que
l'émancipation a faite invinciblement dé-
vouée à l'Angleterre par le souvenir tou-
jours vivant du bienfait. Les mots d'es-
clave et de maître, qui rappellent un passé
odieux, se sont pour ainsi dire effacés de
leurs lèvres, et si quelque vieux noir dit
encore mô méte au blanc dont il veut ob-
tenir une grâce, ce n'est pas qu'il ait
oubHé, soyez-en sûr, mais les besoins de
I. Nom donné au plus amer de nos légumes, c*est le
mot portugais.
XIV INTRODUCTION.
sa cause lui font emprunter au vocabulaire
des vieux jours ce que la flatterie la plus
excessive, et partant la moins sincère, y
peut trouver de plus fort. Hors de là, au
mot maître, mot néfaste, mofine, s'est subs-
titué hourzpis ; à ce point que la ménagère
d'un vieux garçon sera non sa maîtresse,
fi donc ! mais sa hourzpise, et que chiens,
chevaux, voitures auront non plus des
maîtres, mais des bourgeois. Esclave a, lui,
franchement disparu; à peine si domes-
tique est possible, c'est bien plutôt em-
ployé : « officieux » est malheureusement
trop savant pour notre république.
Bien des dictons perpétuent la mémoire
de ces mauvais jours : Z animaux ' héte co-
I . Les animaux sont bêtes comme les noirs ; le cheval,
Tàne, le bœuf, le chien font des petits ; le mulet seul a de
Tesprit, il n'a jamais dô petits.
INTRODUCTION» XV
ment noirs; couvai férepitits, bourrique férepitits,
béffére pitits, licienfére pitits; néque milét tout
sel qui éua siprit, li gainés gagne pitits; pure
bêtise, en effet ; les maîtres seuls en étaient
plus riches d une tête, et d'aucuns s y em-
ployaient eux-mêmes. Et cet autre, qui
constate un âge également lointain de
notre société : Bondié té fére bourrique pour
noirs j milét pour T^ens couler, couvai pour
blancs'. Mais aujourd'hui tout le monde a
droit au cheval, tous ont leur place au so-
leil, tout marmites diboute là haut difé, comme
ils disent dans leur parler pittoresque ; et
de tout ce passé malsain il ne reste plus
rien, rien que les préventions dont nous
honorent quand même quelques philan-
thropes attardés de la libre Angleterre,
I. Dieu a fait l'âne pour les noirs, le mulet pour les
hommes de couleur, le cheval pour les blancs.
XVI INTRODUCTION.
protecteurs monomanes d opprimés bien
prés d'être oppresseurs à leur tour.
Le beau jour de rémancipation fut en
même temps un curieux jour. Les hommes
nouveaux s'y préparaient depuis longtemps :
l'aube les trouva tous debout et chaussés.
Trente mille paires de souliers neufs inau-
guraient l'ère nouvelle; car, plus encore
que le parasol, plus que le chapeau noir
lui-même, les souliers symbolisaient pour
eux l'entrée en possession de leur nouvel
état social. Mais, hélas ! bien peu savaient
par expérience ce que c'est que lapeau béf
dans Jipieds \ Aussi les rues de Port-Louis
virent-elles bientôt le long de tous leurs
ruisseaux de longues files mélancoliques
d'affranchis, assis sur le rebord des trot-
toirs, rendre à leur tour la liberté à leurs
I. Du cuir de bœuf aux pieds.
INTRODUCTION . XVII
pieds endoloris, et les plonger avec une
volupté mêlée de regret dans la fraîcheur
de Teau courante. Ce jour-là, naquit d'un
aveu dépouillé d artifices cet adage bien
connu : Souliers faraud, mes doma^e gantes
manxe lipieds '. Et, les jours qui suivirent,
trouvant les nouveaux chaussés plus cir-
conspects, donnèrent naissance à ce nou-
veau dicton : Lhére li entré dans vou lacase,
souliers dans lipieds; lhére li dans grand cimin,
souliers dans mouçoirs\ Et ce n'était pas,
comme chez quelques-uns de nos paysans
de France, l'économie qui dictait cette
mesure: le noir n'est pas économe, ' c'est
là son moindre défaut ; c'est qu'il se sou-
venait et se méfiait, et il avait raison.
1. Les souliers ont un cachet d'élégance, mais par malheur
ils mangent les pieds.
2. Quand il entre chez vous, il a ses souliers aux pieds;
quand il est sur la grande route, ses souliers sont dans son
mouchoir.
XVIII INTRODUCTION.
Boire, manger, dormir, ou tout au moins
boire et dormir, hoc erat in votis; et la li-
berté venait leur faire ces loisirs. Pour se
procurer des bras, Maurice dut faire à
l'immigration indienne un appel déses-
péré , appel trop entendu peut - être ;
3 00,000 coolies devaient en moins de qua-
rante ans faire du pays le plus salubre de
la mer des Indes la terre d'élection de
toutes les pestes asiatiques.
Les nouveaux affiranchis s'arrangeaient
donc pour vivre sans travail; et pour les
soutenir dans leur résolution virile de ne
rien faire, leur sagesse formula cet axiome,
que bien peu songèrent à discuter : Ça qui
dourmi napas pense man%é \ adage où l'on
aurait tort de chercher l'ironie de notre
français « qui dort dîne » ; et cet autre,
I. Celui qui dort ne pense pas à manger.
INTRODUCTION. XIX
qui devait réduire à néant toute velléité de
forfaire à la nouvelle déclaration des Droits
de l'homme : Larzent bon, mes li trop cér '.
On se passa donc d'argent, au delà même
de la limite du possible; et ce fut l'âge
d'or.
Mais hélas ! Ça qui fine goûte larac Tramés
perdi son goût ^ ; car le moyen de résister à
la séduction : Vous guéte larac là, larac là
guéte vous : vous vine fébe ^ ! Et comme
d'autre part LarT^ent napas trouve dans lipied
milét ^, il fallait de toute nécessité se pro-
curer l'un ou renoncer à l'autre. En vain
on avait nourri l'espérance de voir se
réaliser la promesse contenue dans le dic-
1. L*argent est bon, mais il est trop cher.
2. Celui qui a goûté Tarac n*en perd jamais le goût.
3. Vous regardez cet arac-là, cet arac-là vous regarde :
vous faiblissez.
4. L'argent ne se trouve pas dans le sabot d*un mulet.
XX INTRODUCTION.
ton : Côte Angles passé larT^ent poussé ' ; la
moisson tardant un peu, force fut d'avi-
ser : Lhére vente faim siprit vint % et l'on
se souvint de cette autre leçon des vieux
âges : Zacot malin, li même té montré noir
cornent volor ^
Cependant le temps marchait. L'Inde,
en même temps que ses travailleurs, nous
envoya ses épidémies, et le choléra fit dans
ce peuple de cigales des trouées effroya-
bles. Ce qu'il en resta n'était guère ; et,
par un retour forcé vers un passé lointain
dont le temps embellissait encore le sou-
venir, le regret, cher aux vieillards, déclara
que Temps francés zpurmons li plis gros qui
1. Où passent les Anglais, l'argent pousse.
2. Quand le ventre a faim, l'esprit vient.
3. Le singe est malin, c'est lui qui a enseigné au noir
comment on vole.
INTRODUCTION. XXI
temps angles \ Il fallait bien néanmoins,
faute de mieux, se résigner à cultiver ces
giraumons dégénérés, et comme le fisc
réclamait ses droits, on finit par dire avec
mélancolie lUguimes rare; hrinxèles avpômes
d'amour cacié gardes; \autes napas éna larzeni
pour péye patente *.
Quelque vieillard, laudator temporis acti,
va nous dire ce qu'était le noir créole au
temps de sa jeunesse, avant que l'inonda-
tion malabare eût submergé l'originalité
de sa race.
Libre de toute responsabilité, assuré du
vivre et du couvert, sans souci du présent,
sans préoccupation de l'avenir, après le
1. Du temps des Français, les giraumons étaient plus
gros que du temps des Anglais.
2. Les légumes sont rares ; les bringelles et les pommes
d'amour se cachent des gardes; elles n*ont pas d*argent
pour payer patente.
XXU INTRODUCTION.
travail ilu jour prudemment réglé sur l'hu-
meur du commandeur ', ce jour -là, il
arrivait au soir frais et dispos et tout prêt
pour le chant et la danse, ses plaisirs fa-
voris» plus impc^rieux pour lui que des be-
vsoins* Le m se mangeait vite, et à l'appel
de la marvanne* commençait le sèga,
que soutenait en chœur le refrain des as-
sistants impatients d*etre acteurs à leur
tour; et cependant, au fond de la case,
autour de ppd Lindor ou de mmâ Télésille
aux jarrets roidis par les ans, se groupaient
les tout petits, pour se fiiire dire sans fin
ni trCve des histoires ou des sirandanes,
toujours les mêmes, toujours accueillies
1, Au comiuuudcur a iiucci.M\î Tc^conome dont ils ont fait
^tie cohmh» quelques-uns disent, mais uvcc moins de charme,
t'ne colontt>rt.
a. Murvunnc ou ravunnc» sorte de tambour qui se battait
avec les doigts, lu paume de la main marquant les temps
torts.
INTRODUCTION . XXIII
avec la même faveur ; car rien ne s'arrange
mieux du radotage des vieillards que l'iné-
puisable complaisance de la curiosité en-
fantine.
Le séga — tant de fois du reste décrit
par les voyageurs — n'est pas du domaine
de cette étude, mais elle doit s'arrêter aux
sirandanes ; car si la langue créole avait eu
la force de porter une littérature, c'est là
qu'il en faudrait chercher l'humble origine
et les premiers bégaiements.
Dans l'autre hémisphère, nous n'hésite-
rions pas à trouver aux sirandanes une
généalogie illustre. La première naquit en
pleine Béotie, le Sphinx en épouvanta les
malheureux Thébains, et seul Œdipe eut
la gloire insigne d'en trouver le sampèque.
La sirandane, en effet, n'est autre chose
qu'une courte énigme dont le mot se cache
sous une image parfois heureuse, ou sous
PAT. CR. b
XXIV ' INTRODUCTION.
le voile un peu épais d'une allégorie tirée
de loin. Il n'en fallait pas davantage pour
défrayer les longues veillées ; vieux et
jeunes y trouvaient, dans la juste mesure
de leur intelligence, de quoi exercer la sa-
gacité de ceux-ci, la force inventive de
ceux-là.
Sirandane? disait le vieillard. Sampèque,
répondaient les petits tout d'une voix, et
le jeu commençait. D'abord, une .série de
questions invariablement les mêmes, et
que les réponses suivaient à l'instant : Di-
leau diboute ? Canne. Dileau en pendant ? Coco.
Pitit batte manman ? Lacloce, etc. '
C'était quelque chose comme le salut de
rigueur avant l'assaut dans la salle d'armes.
Puis, le vrai jeu s'engageait, on croisait le
I. De l'eau debout ? canne à sucre. De Teau suspendue ?
un coco. L*enfant bat la mère ? une cloche.
INTRODUCTION. XXV
fer. A la première passe, des coups connus :
Quate pattes là haut quate pattes aspére quate
pattes; quate pattes napas vini, quate pattes allé,
quate pattes resté ' ? La parade arrivait à
l'instant : Catte làhaut cése aspére lérat, lérat
napas vint, çatte allé, cése resté \ Mo guéte li,
H guéte moi ? La glace ^ . Guéle dans guéle,
sette lapattes quate ^^oréyes ? Licien manze dans
marmite ^. Alors des bottes plus savan-
tes : Mo bassin li séc, mo méte éne lapaille, li
bordé ? Éne li^ié \ finissait par trouver une
mémoire plus heureuse que les autres. Enfin
arrivaient les inventions récentes, les trou-
1. Quatre pattes sur quatre pattes attendent quatre pattes ;
quatre pattes ne viennent pas, quatre pattes s'en vont, quatre
pattes restent.
2. Un chat sur une chaise attend un rat, le rat ne vient
pas, le chat s'en va, la chaise reste.
3 . Je le regarde, il me regarde. — Une glace.
4. Gueule dans gueule, sept pattes, quatre oreilles, —
Un chien qui mange dans une marmite,
5. Mou bassin est sec, j*y mets une paille, il déborde. —
Un œil.
XXVI INTRODUCTION .
vailles du jour : Mo batte li H bâ moi, mo
bâ li, li batte moi \ On cherchait ; mais,
comme de juste, on ne trouvait jamais, et
Lindor triomphant et sarcastique disait le
mot du sampéque : Mo femme. Certes, elle
ne datait pas de loin la mésaventure qui
dictait ceci : Ça qui ti voir li, napas li qui ti
prend li; ça qui ti prend li, napas li qui ti mauT^e
li; ça qui ti niante li, napas li qui ti gagne bâté;
ça qui ti gagne bâté, napas li ti crié ; ça qui ti
crié, napas li qui ti ploré \
Quelquefois la sirandane prenait la
forme de l'interrogation directe : Quifére
prête napas capabe marié ^ ? A ce difficile
«
1 . Je bats, on m*embrasse ; j*embrasse, on me bat.
2. Celui qui Ta vu n*est pas celui qui Ta pris, celui qui
l'a pris n*est pas celui qui l'a mangé, celui qui l'a mangé
n'est pas celui qui a été battu, celui qui a été battu n*est pas
celui qui a crié, celui qui a crié n'est pas celui qui a pleuré.
En effet, ce sont les yeux qui ont vu, la main qui a pris, la
bouche qui a mangé, le dos qui a été battu, le lecteur achè-
vera facilement.
3 . Pourquoi un prêtre ne peut-il pas se marier ?
INTRODUCTION . XXVII
problème chacun proposait sa solution
plus ou moins aventureuse, plus ou moins
libertine; mais l'oracle les repoussait toutes,
et donnait du haut de son trépied la seule
réponse probante : Acause li ensembe so ma-
dame té vaparéye, i^utes dé té va gagne fohe \
Avec le progrés des temps la sirandane
créole grandit encore, et s'éleva jusqu'à la
hauteur du calembour français : Môr con-
dire vivant 7 So moi' couvai \ Mais, toujours
bonne fille, elle savait encore sourire à la plus
modeste ineptie : Qui ti boui premier bouloire
dileau dans péye Maurice ? Difé \ Ça qui mo
fine trouvé, bondié napasfine trouvé ? Mo mète ^.
1 . Parce que sa femme et lui seraient pareils ; tous deux
auraient une robe.
2. Le mort conduit le vivant ?. Le mors du cheval.
3. Qui a fait bouillir la première bouilloire d'eau dans
le pays de Maurice ? Le feu.
4. Ce que j'ai trouvé, Dieu ne l'a pas trouvé? J*ai trouvé
mon maître. On reconnaîtra dans nos sirandanes nombre
de niaiseries qui peuvent se vanter d'être françaises d'^origine.
XXVIII INTRODUCTION.
Tout cela est bien puéril, pour n'en
rien dire de plus ; mais là, mieux que par-
tout ailleurs, nous pouvions montrer le
noir créole enfant jusque dans la vieillesse :
les plus vite fatîgués de sirandanes n'étaient
pas toujours les plus petits.
On ne fait plus de sirandanes, ce passe-
temps des vieux âges a disparu ; la dernière
cependant a vu passer le « chemin de
fer » . Quand mo laporte ouvert li fermé, quand
H fermé li ouvert ' ? preuve évidente que le
moule n'en est pas brisé et servirait encore
au besoin.
Le génie de la race se manifestera d'une
manière tout aussi originale, et sous une
forme un peu plus sérieuse du moins,
• I. Quand ma porte est ouverte, elle est fermée ; quand
elle est fermée, elle est ouverte.
C'est la porte d'un chemin qui passe à niveau sur les
rails.
INTRODUCTION. XXIX
dans les proverbes que le créole tirait
de son propre fonds, ou qu'il refrappait
à son empreinte quand il les empruntait
au français. Si, comme l'affirme un dic-
ton bien connu, « les proverbes sont la
sagesse des nations », bien peu de peu-
ples peuvent se vanter d'être plus sages
que nos noirs de Maurice. Bonhomme
Lindor, à ce jeu-là, ferait quinaud San*
cho Pança en personne; toutes ses ré-
flexions se formulent en adages, et cette
forme sentencieuse, que relèvent et co-
lorent les images les plus pittoresques,
donne à son parler un singulier re-
Uef.
Veut-on voir le créole aux prises avec
un proverbe français, et le remanier pour
l'approprier à son usage? Il ne faut pas
vendre la peau de l'ours avant de l'avoir
mis par terre, dit le français : Aspérc iéve
XXX INTRODUCTION.
dans marmite avant causé \ traduit le créok-
Il est bien permis à un chien de regarder
un évêque, dit l'un : Lii^s napas éna bdi-
la^e \ conclut Tautre. Tout nouveau tout
beau, dit le français qui généralise : Balte
néf balié prôpe \ reprend le créole, dont
la moindre image fait bien mieux Tafifaire.
Tomber de fièvre en chaud mal, Çappe dans
poêlon tombe dans difé^. Comme on fait
son lit on se couche. Mais le lit est un
meuble de luxe, nous ignorons ces raffi-
nements. Çôment to taie to natte faut to
dourmi K Chat échaudé craint l'eau froide.
Çaite qui fine bourle av difé pér lacende^.
Il ne faut pas jouer avec le feu ; le
•
1. Attends que le lièvre soit dans la marmite avant de
parler.
2. Les yeux n'ont pas de frontière.
3. Balai neuf, balai propre.
4. S'échapper du poêlon et tomber dans le feu.
5 . Comme tu étends ta natte, il faut que tu te couches.
6. Le chat qui s* est brûlé avec le feu a peur de la cendre.
INTRODUCTION. XXXI
créole dira catégoriquement pourquoi :
Napas zpué av difé vou a bourle vous cimise \
Mais laissons-le maintenant créer lui-
même au lieu de traduire; le français, à
son tour, prendra la peine de paraphraser
le texte créole. Bihassc li goût, mais so lôyau
qui li ? La bibasse est excellente, mais son
noyau qu'est-il ? Il n'est pas besoin que
nous montrions comment s'applique le
proverbe ; en tout pays il est des bibasses
dont le noyau n'est pas plus comestible
que le noyau des nôtres. Sganarelle, qui
sait du latin, a appris dans Cicéron qu'entre
l'arbre et le doigt il ne faut pas mettre
l'écorce; bonhomme Lindor, qui ne doit
rien qu'à l'observation directe, a remarqué
que dans mariage liciens témoins gagne batte,
aux noces des chiens les témoins sont bat-
I. Ne jouez pas avec le feu, vous brûlerez votre chemise.
XXXII INTRODUCTION.
tus^ L'homme qui ne voit pas la poutre
qui est dans son œil, aperçoit la paille qui
est dans l'œil de son voisin ; Zacot napas
guéte sp laquée, le singe ne voit pas sa queue,
dira Lindor, sans se douter qu'il apporte à
l'hypothèse darwynienne un argument non
moins puissant qu'imprévu. Napas énafro-
tnaT^e qui napas trouve so macathias, il n'y a
pas de fromage qui ne trouve son morceau
de pain bis, dira-t-il par manière d'encou-
ragement à une jeune fille de peu d'attraits
chargée. Si la « zéne fille » ne trouve pas
qu'en termes galants ces choses-là sont
mises, libre à elle de répondre aussi verte-
ment qu'elle le voudra. La langue napas
U^ps, la langue n'a pas d'os ; :(owr^' napas
éna lentérement, les jurons ne portent pas
leur homme en terre, se dira stoïquement
le philosophe ; et l'amour-propre de la de-
moiselle sera guéri, puisque batte rende :^'
INTRODUCTION . XXXIH
mes fére mal, le coup rendu ne fait jamais
souffrir '.
Mais le plus sage a ses faiblesses, et
toute cette philosophie a été impuissante
à nous préserver de la superstition. Comme
nous sommes originaire de la côte orien-
tale et non de la côte occidentale d'Afrique,
nous ne connaissons pas, il est vrai, les
pratiques farouches du vaudou ; mais nous
croyons fermement aux names, apparitions,
nous avons dans le Petit Albert une foi
inébranlable, nous jetons des yangues à
notre ennemi. Avec des râpures de bois,
des <c plumes » de bourrique, des os con-
cassés et des rognures d'ongles, nous com-
posons un mélange terrible que nous ré-
I. Celui qui le rend, mais non celui qui le reçoit, comme
voudraient le faire croire certaines gens qui emploient le
proverbe à rebours, et rendent un coup de trique pour un
coup d'épingle.
XXXIV INTRODUCTION.
pandons sur le seuil de sa porte ; et si le
malheureux en réchappe, c'est qu'il ne
s'est aperçu de rien; car s'il découvre le
redoutable maléfice, le moins qui puisse
lui arriver c'est de mourir de peur.
Le vocabulaire de toute cette magie
noire est considérable, en voici seulement
quelques mots. Yangm, c'est le sortilège
au sens général; il est destiné à porter
mofine, malheur ; mais mofine est en même
temps un adjectif que traduit d'assez prés
le français ce funeste » ; ainsi li7;ié mofine,
c'est le mauvais œil, labouce mofine, c'est la
bouche qui porte malheur, etc. Suivant la
manière dont le yangue sera jeté, l'expres-
sion variera. Li té drogue moi, il m'a donné
un breuvage ; li té méte léquér av moi, il m'a
porté malheur par ses souhaits; li té méte
laclé av moi, il m'a empécHé d'avancer,
de réussir ; // té méte labouce av moi, il m'a
INTRODUCTION, XXXV
porté malheur par ses paroles ; H té méte
tanguéne ' avec moi, il m'a empoisonné. Râpe
diboiSy Tpv^ te dibois, râper du bois, jouer
avec du bois, c'est par excellence, prépa-
rer un maléfice pour fère sourcier av dou-^
mounde.
Lindor . a, de plus, constaté bien des
concomitances : Mo lipied cogné, doumounde
après cause moi * ; napas monte ça mangue là
av lédoigt, woû a fére li coulé ' ; napas saute
ça Tptfafît là, wow a fére li reste pitit *. Il se
félicite d'avoir rencontré un chat noir,
parce que çatte noir apéle larT^ent K II sait
pourquoi celui-là doit toujours perdre au
jeu ; c'est que // étia larouille dans coin t^o-
1 . C'est le tanguin de Madagascar.
2. Je me heurte le pied, quelqu'un parle de moi.
3 . Ne montrez pas cette mangue du doigt, vous la ferez
couler.
4. Ne franchissez pas cet enfant, vous le ferez rester petit.
5. Un chat noir présage de l'argent.
INTRODUCTION.
ùye\ II s'est occupé de météorologie
Tonére ronflé, di^éfs couvé pour tourné '; b
laqua en 1er, mauvais temps napas loin '. Il
étudié les présages que nous apportent 1
oiseaux : Zo:;p payenqui crié îà haut, coup
vent pour vini *. Fouquét posé là haut fêla
doumounde pour mort dans lacase '.
Un observateur aussi sagace que Li
dor ne pouvait manquer d'être frappé d
changements physiques qu'a subis not
pays pendant ces dernières années. Il a ^
peu à peu s'en aller nos grands bois, et
en constate la disparhion dans une sira
1. Il a de la rouille dans le coin de l'oreille.
2. Le tonnerre gronde, les œufs couvés u
3. Les bceufs ont la queue en l'air, le mauvais temps n'
pas loin.
4. Les paille-en-cul crient là-haut, le coup de vent
venir.
5. Le fouquet se pose sur le toit, quelqu'un doit mou
dans la maison.
INTRODUCTION. XXXVII
dane qu'il livre aux méditations des mem-
bres de notre Comité des eaux et forêts :
Longtemps mo lédoigt té enbas lombe, il cô^
nienu bourlé dans grand soléye\ Ce doigt,
c'est le pouce ^ vers le sommet duquel la
forêt semble reculer de jour en jour. Il a
vu nos cours d'eau se tarir et se rappelant
ce qu'ils étaient autrefois, il s'écrie : Lari-
viéres dans péye Maurice carnés té gagne bonhér;
temps francés Tuantes té rôde ponts, temps angles
gantes rôde dileauK Nos cannes desséchées
lui fournissent l'occasion d'un proverbe :
Bagasse boticoup, flangourin ptit morceau *.
1. Jadis mon doigt étaît à Tombre, il commence à brûler
au grand soleil.
2. C'est le nom qu'a reçu, à cause de sa forme, la mon-
tagne qui est au fond de la vallée du Port-Louis.
3. Les rivières dans le pays de Maurice n'ont jamais eu
de bonheur; du temps des Français elles cherchaient des
ponts, du temps des Anglais elles cherchent de Teau.
4. Beaucoup de bagasse, peu de jus.
XXXVIII INTRODUCTION .
Le lecteur a maintenant assez vu passer
de phrases créoles pour constater avec
nous que Toriginalité de la langue est tout
entière dans le pittoresque de Texpression.
L'image avant tout. Est-elle juste, tant
mieux! mais qu'il y en ait une; c'est là
l'important. Et cette image, il faut le re-
connaître, est parfois vraiment heureuse.
Dirait-on mieux et plus gaiement que
celle-ci : Divent après fére polisson av ma
robe \ Trouverait-on plus net et plus exact
que cet autre : Navire là dans loin; prend
vous longuevie, longuevie là va hisse H \ Ca-
maron natté dans ça bassin /à ' ; il y a dans le
mot tout un enchevêtrement de barbes, de
pattes et de pinces, qu'une longue péri-
1. Le vent polissonne avec ma robe.
2. Ce navire est dans le lointain; prenez votre longue-
vue, la longue-vue le traînera à vous.
3 . Les camarons font natte au fond de ce bassin.
WTRODUCTION. XXXDL
phrase française ne rendrait pas avec le
même relief. En veut-on de plaisantes?
Éne pbn:;ér à sec' , une de ces têtes privilé-
giées, dont les cheveux bouclés drus en
grains de poivre sortent de la rivière saqs
lui enlever une goutte d'eau. Li fine pose
canapé % il s est établi à demeure dans la
maison, soit en parasite, soit en qualité de
prétendant à la main de la demoiselle de
céans. Li fine monte làhaut tablçte \ le fran-
çais dit, « elle a coiffé sainte Catherine 3>,
le créole place sur une tablette élevée, au
fond de la case, les menus objets qui ne
doivent point servir. Mais le plus souvent
l'image est crue, et même quelque chose
de plus, et le créole ne s'en effarouche pas,
bien au contraire. To va fouille batate av
1. Un plongeur à sec.
2. Il a déposé son canapé.
3. Elle est montée sur la tablette.
XL HÏTRODUCTION.
nènCT;^ \ voilà un nez bien prés de s'appeler
d'un autre nom ; mais combien plus faibles
sont les équivalents français « tu auras du
fil à retordre, tu mangeras de la vache en-
ragée ». Mo va casse to laguéle dans to la-
home^; le moyen de discuter après cela!
Cette recherche de l'énergie quand
même, cet amour de l'image à outrance
explique l'emploi si fréquent, et parfois si
peu justifié, de certains verbes descriptifs,
comme taper, piquer, casser et autres ; on
pique, on casse, on tape sans rime ni rai-*
son ; l'essentiel c'est d'être violent ; li pique
souçouna \ li pique mvanne \ li pique séga ^
1. Tu fouilleras les patates avec ton nez.
2. Je te casserai la gueule dans la bouche, pour « je te
ferai taire ».
3. Souçouna, c'est Tarac, et en général toute liqueur
forte.
4. Il bat la ravanne.
5. Il danse le séga.
INTRODUCTION. XLI
H tape langouti \ li tape colon ', // tape lapô-
mode Zamaïca \ li casse en fin ^ // casse larac\
Il pique coricolo ^ // soûle hontemps \ li crase
nianguière^, etc., etc. Dans nombre de cas
du reste, tel verbe peut fort bien se subs-
tituer à tel autre ; et, par exemple, ce jeune
homme bien mis qui monte le perron de
l'église à l'heure où les dames sortent de
la grand'messe, pique, tape ou casse çapeau
béf, lin:(e drap sembe souliers vernis ^
1. Il met un langouti.
2. Il flatte les puissants. Pauvres colons !
3. Il met de la pommade Jamaïca; mais il y a dans taper
une idée de luxe.
4. Il met de beaux habits ; casser porte la même emphase
que taper.
5 . Il boit de Tarac à plein verre.
6. Il rougit comme une crête de coq; notre français
mauricien dit « piquer un soleil ».
7. Il se soûle' de bon temps; il en prend à son aise, il vit
<:omme un coq en pâte.
8. Il écrase tnanguière; — voir le vocabulaire malgache^
— il boit, il se soûle.
9. Chapeau droit, habits de drap et souliers vernis. Bœufj
dans ce sens, nous vient du français.
XLII INTRODUCTION.
Malgré le peu d'étendue de notre petit
pays, que l'œil, du haut d'une butte, em-
brasse tout entier dans la ceinture bleue
dont l'entoure l'océan, la langue, ou
mieux, les images dont elle vit changent
singulièrement de quartier à quartier : le
paysage, le genre de vie s'y reflètent. Il
n'en pouvait guère être autrement; c'est
surtout à l'humble niveau où nous sommes
que l'esprit est contraint d'emprunter ses
images et ses métaphores à l'horizon étroit
qui limite sa vue; où se prendrait-il ail-
leurs ? tout Tau delà lui est inconnu. Ceux-
ci habitent le bord de la mer et vivent de
leur pèche, qui disent ; // fine vidé cornent
:(puritte vide crabe \ il est ruiné à plat; li
I. On Ta vidé comme Thouritte vide le crabe. Houritte,
nom malgache donné à Maurice à une espèce de sèche qui
joue un rôle considérable dans l'alimentation des gens pau-
vres du bord de la mer ; son action sur les crabes est dé-
montrée.
INTRODUCTION . XLIII
TS^e. grand laséne pour prend candioc ', il risque
un bœuf pour avoir un œuf; mo lapôce séc,
fine passe batatran \ il ne me reste pas un
petit sou ; U ripripi'és \ il festonne, il bat
les murs. Ceux-là, au contraire, habitent
quelque propriété sucriére, qui ont créé
les comparaisons suivantes : carré content
mïlét brancard ^ lar:^e cornent béf lafléce \ pli-
met làhaut latéte cornent bouquet làhaut canne ^
Et ces derniers, enfin, confinent à ce qui
nous reste de forêts : Li latéte dréte cornent
1. Il jette une grande seine pour prendre des candiocs ;
du fretin.
2. Ma poche est sèche, on y a passé le batatran; filet de
contrebande à mailles serrées, auxquelles rien n'échappe.
3. Ou ripliprès : les ris au plus près. Le navire debout
à la lame dans une grosse mer, tangue et roule beaucoup,
mais avance peu.
4. Carré comme un mulet de brancard, un limonier.
5. Large comme un bœuf de flèche.
6. Sur la tête un plumet haut comme une fleur de canne.
XLIV INTRODUCTION.
cornard dans bois ' ; li fére misouc, il s'avance
à petit bruit, comme le braconnier qui
craint d'effaroucher le gibier. Le lecteur
étendra facilement cette courte liste.
Nous n'aurions pas tout dit sur le noir
créole si nous ne rappelions, au moins en
passant, la ferveur du culte qui l'entraîne
trop souvent à léglise :(anguerna \ et si nous
ne signalions son antipathie, faite de dé-
dain et de rancune, pour la population
indienne qui lui a enlevé, pouce à pouce,
presque toute sa place sur le sol natal. Un
homme venait d'être tué par une charrette
emportée : Napas éne doumounde, éne maïbar \
répondait, sans plus de détails, un créole
1. Il marche la tête droite comme un cornard dans la
forêt.
2. L* église des païens; la cantine, le débit d'arac. Zan-
guerna est la corruption de Jaggernaut.
3. Ce n'est pas un homme, c'est un malabar.
INTRODUCTION. XLV
à un curieux qui s'informait. Dans leur
langue, me malbar, c'est un homme mou
et veule, sans force physique et sans ressort
moral. Ene nation tripe, tel est leur juge-
ment sommaire sur toute la race.
Nous venons, dans cette esquisse rapide,
d'indiquer la physionomie du noir créole
et de la langue qu'il s'est faite. C'est main-
tenant de l'analyse de ce langage qu'il con-
vient d'entretenir un instant notre lecteur.
Et d'abord, le parler qui nous occupe
est-il dialecte, langue ou patois ? A prendre
chacun de ces termes dans son acception
rigoureuse, le créole ne saurait prétendre à
aucun. Les dialectes, en effet, sont comme
autant de ruisseaux qui, sortis du même
versant, coulent d'abord dans des lits sé-
parés, jusqu'au moment où celui d'entre
eux que les hasards du terrain ont fait plus
XLVI INTRODUCTION.
important que les autres^ les feçoit tous à
titre de tributaires entre ses bords plus
spacieux, où leurs eaux réunies vont cou-
ler désormais confondues. A ce moment
les ruisseaux sont devenus rivière, et les
dialectes langue. Le créole n'est, on le voit,
ni une langue ni un dialecte.
Est-ce du moins un patois ? Mais un
patois est l'héritier direct et légitime d'un
dialecte ; c'est, en plein sol natal, le rejeton
d'un arbre, fécond jadis, duquel s'est re-
tirée toute culture, mais- dont les fruits
dégénérés ne laissent pas de rappeler la
saveur des anciens jours. Les dialectes
précédent l'unité de la langue, les patois
survivent aux dialectes, après que la langue
unifiée a attiré à elle toutes les forces
vives du langage. Le créole, on le voit en-
core, n'est pas plus un patois qu'un dia-
lecte ou une langue.
INTRODUCTION . XLVII
Resterait le mot jargon, que nous de-
vrions peut-être préférer à cause même de
son manque de précision. Mais l'usage
avait décidé avant nous en faveur du
mot patois. On nous le pardonnera: le
terme n'est rien moins qu'ambitieux.
Notre patois, donc, s'est détaché du
français dans la première moitié du siècle
dernier. Mais ce n'est pas dans la langue
littéraire qu'il faut en chercher la source ;
c'est du langage familier qu'il procède
seul, et particulièrement du parler de cer-
taines provinces maritimes : de la Bretagne
et de la Normandie particulièrement. De
là, dans le créole, bien des mots que ne
connaissait plus la langue écrite, mais qui
se parlaient encore ; de là, surtout, les ter-
mes du vocabulaire nautique qui a passé
presque tout entier dans le créole. Un
matelot français a bientôt fait de parler
PAT. CR. c
XLVIII . INTRODUCTION .
notre patois avec élégance et propriété. Il
peut lofer, louvoyer ou courir les bords,
larguer, amarrer, capoter, hisser, aborder,
virer, souquer; on le comprend, il parle
la vraie langue. Lhére matelot là trouve éne
\em fille passé pour aile buT^ar, si T^ne fille
Va ma lenverguire, H doite serre divent pour
lésse li passe morceau. Après, matelot là va
capave hisse son foc pour sivré li grand
largue'. Nous ne continuerons pas de ce
style; le lecteur trouvera -dans les « Lo-
cutions )> d'autres emprunts faits à la
même source.
La phonétique nous fournit aussi sur la
provenance du créole, et sur l'époque où il
s'est détaché du français, quelques rensei-
I. Quand ce matelot voit nne jeune fille passer pour
aller au bazar, si cette jeune fille a de l'envergure, il doit
serrer le vent pour la laisser dépasser un peu. Ensuite le
matelot pourra hisser son foç pour la suivre grand largue.
INTRODUCTION. XLIX
gnements que nous devons indiquer som-
mairement.
Balai, balayer, sont un seul mot en
créole : balë. Or, balier s'est dit jusqu'au
dix-huitiéme siècle à côté de balayer : « ba-
lier est plus en usage que baleyer, dit le
dictionnaire de Richelet, parce qu'il est
plus doux à l'oreille. y> C'est en effet ce
qu'a trouvé l'oreille créole. Le son nasal
àefanme, de mannian, général au seizième
siècle, persiste dans quelques provinces
d'où il nous est venu. Oué pour oi est la
prononciation qu'avaient gardée le palais
et la chaire jusqu'à la fin du dix-septième
siècle. Le patois de notre sœur aînée, l'île
Bourbon, n'en connaît pas d'autre : moi,
toi, y sont mouéj toué; notre créole a répu-
dié cette prononciation pour dire, comme
le français actuel, moi et toi; mais la
preuve qu'il l'avait d'abord adoptée se re-
INTRODUCTION.
trouve dans la physionomie de certains
mots qui sont restés en arriére : la toile,
atouéle; une boîte, énebouéte; un fouet, ém
fouéte. En revanche, comme pour se rattra-
per, le créole a fait de l'aloés, laloi-laloua ;
fré pour froid ou frais ; réde pour roide ou
raide, sont de même des sons qu'a connus
le français, qui, comme nous, a dit la main
dréte pour la main droite. Le son tié de
amitié, moitié, cimetière, tend à se généra-
liser en créole; mais les anciens, à l'exem-
ple de Charlotte et de Pierrot du <c Fes-
tin de Pierre», préféraient quié; la moitié,
la mouquié; cimetière, cimiquiére ; un demi-
setier, éne misquié : nos vieux noirs ne disent
pas autrement. U précédant les labiales m
et n, a donné i en créole : éne plime, une
plume; cm prine, une prune; mais le fran-
çais a dit prumier, puis primier pour pre-
mier. Pourtrét , portrait ; proumené , pro-
INTRODUCTION. LI
mener; :(prié, oreiller; nô-yé, noyer; plô-yè,
ployer ; mo haï H, je le hais, sont au-
tant de prononciations qu'a connues le
français, et qu'on retrouverait encore au
besoin.
Dans l'étude analytique de notre patois,
voici de quels prémisses nous sommes
parti :
Étant données deux expressions, deux
façons de dire que le créole connaît Tune
et l'autre, celle-là nous semble la forme
vraiment créole qui s'éloigne le plus du
français ; car le créole en possession de la
forme française elle-même, n'eût pas songé
à créer l'autre dont il n'aurait pas eu be-
soin.
Si donc le créole dit aujourd'hui pres-
que indifféremment : Quand vous va remonte
c.
m INTRODUCTION.
K, dire U ça qui mo H parlé av vous \ ou bien
Lhére wou a :^ouinde li, cause li ça qui mo té
cause senée wou, il nous semble évident que
la seconde version est plus vraie que la
première. Le créole a dû commencer par
dire « l'heure » au lieu de quand ; « joindre »
au lieu de rencontrer ; « causer » au lieu de
parler et dire ; ce ensemble » au lieu de
avec. De même : la forme Où li to man-
man\ est postérieure à à côte to manman ?
Pourquoi vous batte-moi \ à Qui fére ou batte
moi ? Passequi to té fronté ^, à cause to ti
frontéy etc., etc.
C'est donc à titre de néologisme que
nous admettons tout mot ou toute locu-
1. Quand vous le rencontrerez, dites-lui ce dont je vous
ai parlé.
2. Où est ta mère ?
3. Pourquoi me battez-vous ?
4. Parce que tu as été effronté.
INTRODUCTION. LUI
tion française dont savait se passer le créole
des anciens jours.
Nous aurons fini quand nous aurons
indiqué en quelques lignes les principales
divisions de notre étude.
Nous passons d'abord en revue toutes
les parties du discours dans l'ordre même
où les place la grammaire française, depuis
l'article jusqu'à l'interjection, disant ce que
le créole fait de chacune d'elles, et nous
arrêtant surtout au verbe, dont la conju-
gaison est certainement la partie la plus
vraiment originale du créole.
Nous montrons ensuite les figures et
les tropes, dont notre patois fait un usage
immodéré.
Nous essayons, enfin, dans la pho-
nétique , de montrer les changements
les plus saillants qu'ont subis les mots
français en devenant créoles, et d'établir
LIV INTRODUCTION.
la prononciation la plus généralement
adoptée.
C'est à cela que se borne, à proprement
parler, notre œuvre personnelle. Mais nous
estimerions notre étude incomplète sans
les annexes dont nous l'avons accompa-
gnée. A savoir : Quelques pages écrites en
créole, un conte entre autres qui remonte
à plus de cinquante ans. Un choix de
(( Locutions » dû à cent collaborateurs,
conscients ou inconscients. Un recueil de
proverbes et d'adages. Enfin, « le corps
complet — ou peu s'en faut — des siran-
danes créoles».
Disons, en dernier lieu, sur quels erre-
ments est fondée notre orthographe.
Pour dérouter le moins possible l'œil
habitué à la physionomie du mot français,
nous la lui avons conservée partout où
nous l'avons pu. Nous avons, cependant.
INTRODUCTION, LV
toujours réuni l'article au substantif, aveé
lequel il fait corps, ainsi que nous l'avons
établi. Nous avons, de même, pour être
conséquent avec notre analyse, donné aux
verbes en er la terminaison é du participe
passé, duquel est provenu le verbe créole ;
et nous écrivons d'après le même principe^
couder oce y coudepoing pour coup de roche,
coup de poing, la préposition de étant de-
venue partie intégrante d'un mot composé.
A l'aide de l'accent aigu, de l'accent
circonflexe, du tréma et de Ve muet, nous
avons figuré de notre mieux la prononcia-
tion créole, sans hésiter, dans certains cas,
à nous affranchir complètement de l'ortho-
graphe française : c'est ainsi que nous
écrivons fére pour faire, Ihére pour l'heure,
léquére pour le cœur, laliquére pour la li-
queur, tratiT^é pour étranger, T^oréye pour
oreille, Zôr:^e pour Georges, maîe pour maïs.
LVI INTRODUCTION.
àçthére' pour à cette heure. Enfin, quoique
le pluriel ne se manifeste jamais en créole
dans la forme des mots, nous avons, pour
guider l'œil du lecteur, conservé 1*5 du
français, mais au substantif seulement.
Quand le mot a plusieurs sons, — ainsi
le pronom vous qui est vous, woUy ou bien
oUy — nous choisissons celle de ses for-
mes que la prononciation du groupe où
il se trouve nous semble appeler de préfé-
rence ; et parfois nous donnons à dessein
au même mot des physionomies diffé-
rentes, pour n'avoir pas l'air de prétendre à
introduire l'unité et la régularité là où tout
est capricieux, mobile et irrégulier.
On connaît maintenant notre humble
bâtisse, et dans son ensemble et dans la
distribution de ses parties : Exegi monu-
I . Et cependant Montaigne écrit aslure pour à cette heure.
INTRODUCTION. LVII
mentum. L'airain ny entre pour rien: de
simples palissades de bambou, et, sur le toit
de vétiver, notre drapeau mauricien, le
moins ambitieux des drapeaux, notre mo-
deste, notre pacifique pavillon bâton brède\
I. Zafferes pavillon hrêde, dit notre patois créole des
questions qui ne sauraient intéresser que nous seuls.
LE
PATOIS CRÉOLE
DE
L'ILE MAURICE
GRAMMAIRE.
Nous proposons au lecteur de passer
en revue toutes les parties du discours
dans l'ordre même où les place la gram-
maire française.
Nous nous attacherons à indiquer les
formes nouvelles venues dans le créole,
et à montrer comment il s'en passait.
PAT. CR.
LE PATOIS CREOLE.
ARTICLE.
L'article n'existe pas en créole comme mot
indépendant.
L'article est préfixe et partie intégrante d'un
grand nombre de substantifs. Exemples : un rat,
éne lérat; un chien, éne licien; une maison, éne
lacase, etc.
Quand la langue malgache adopte un mot fran-
çais, elle lui laisse de même ordinairement l'article
« le, la, du ». — Ex. : charrette, lasaréty ; vin,
divay ou divéna; musique, lamo:(ika; bière, la-
biéry ; table, latabatra; fourchette, laforiseta;
eau-de-vie, laodivy; habit, anaby (un habit); la
cuisine, lakosy, etc., etc. *
Le créole s'étant fait avec l'oreille, les deux
faits suivants s'expliquent d'eux-mêmes :
1° Aux substantifs que le français emploie sur-
tout dans le sens partitif le créole préfixe di, dou
pour « du » , dil pour « de 1' » . — Ex. : un pain, éne
* Cette prosthèse de Tarticle au nom lui-même a eu lieu vers le xv^ siècle
dans l'intérieur de la langue française. Le moyen âge écrivait correctement ,
rierre-hœdcra, l'uette-uvetta ; nous disons le lierre, la luette, le loriot, le
lendemain, etc.
L'article arabe al est de même prosthétique dans nombre de substantifs
français, tels que /'a/coran, /'a/chimie, /'a/cali, etc.
GRAMMAIRE. 3
dipain; une mauvaise huile, é^ie mauves dilhouile;
un bon riz, éne bon dotiri:^^; le suif, disouif; le vin,
divin ; le sel, disel, etc. Donc, bois au sens de fo-
rêt. — Ex. : Il habite les bois, // reste dans bois;
un oiseau des bois , éne :(o:(o grand bois ; mais
bois au sens de lignum : Un morceau de bois,
éne dibois; une poupée de bois, éne poupétte dibois.
« De la » laisse tomber « de ». — Ex. : Il
faut de la farine, bisoin lafarine; il mange de la
viande, li man:(e laviande.
2° L'article préfixé rappelle le genre du substan-
tif français : <fle» est li ou lé, «la» persiste. —
Ex. : un roi, éne léroi; un chien, éne licien; une
table, éne latabe.
Quelques exceptions préfixent « la » à des noms
masculins. — Ex. : Il a un rhume , li gagne
larhime; il est gêné comme un colimaçon sur le
sable, // T^éné cornent éne couroupa làhaut lasabe; je
lui ai clos (fait sauter) le bec, mo fine saute so la-
bec; faites le partage, fére lapartaT^e, etc.
Quand deux homonymes n'ont pas le même
genre en français, comme le marc du café, la mare
aux vacoas, le manche d'une pioche, la manche
d'une robe, c'est «la» qu'ils préfixent toujours.
— Ex. : lamarc café, lamance pioce.
Quels noms subissent cette prostjjèse de Tar-
LE PATOIS CREOLE,
ticle, quels autres la rejettent? Ici, point de loi.
Sa figure, son nez, ses yeux, ses oreilles, son men-
ton, sa bouche, deviennent : so figuire , son néne:(^,
so li:(iés, so :(^oréyes, so menton, son labouce, etc.
Deux faits seulement d'un caractère général :
i** Point d'article prosthétique aux noms for-
més par redoublement. — Ex. : un nez, éne néne;(;
un lit, éne lilit ; un oiseau, éne 7^o:(o ; un loup, éne
louloup, etc.
2° Point d'article aux noms qui, commençant
par une voyelle, ont déjà la prosthèse du ;;; eupho-
nique. — Ex.: une histoire, éne ^(histoire; une
affaire, éne :(affère; un éléphant, éne :(cilphanl; une
image, éne :(ima:(^e. Ici, cependant, quelques excep-
tions. — Ex. : une oie, éne la:(oie; un œuf, éne
diiéf; un os, éne lé:(o.
Le créole actuel dit : tous lé bomatin , tous
les matins; tous lé àsoir, tous les soirs, quoique
les noms bomatin, àsoir ne se soient point préfixé
l'article au singulier. C'est donc bien l'article plu-
riel « les ». Mais l'article, avons-nous dit, n'existe
que comme partie intégrante du substantif; et le
pluriel, allons-nous dire tout à l'heure, n'existe
pas en créole. Qu'on veuille bien y regarder ce-
pendant, nous ne sommes pas en présence d'une
exception. Tous lé àsoir, tous lé bomatin, forment
GRAMMAIRE.
des expressions indivisibles ; lé àsoir, lé bomatin
sont impossibles en l'absence du mot tous, et dans
le groupe Tarticle « les » a perdu toute existence
individuelle. Le français — pour ne point sortir
de l'article — n'a-t-il pas de même la composition
es dans les expressions ^5-lettres, ^5-arts, ^5-scien-
ces, ^5-liens. Cette composition de l'article lé et
du mot tous n'existe du reste qu'avec certains
noms qui, presque tous, désignent une subdivision
du tempSj de la durée.
Nota. Certains noms dont Temploi est peu
fréquent prennent ou rejettent l'article au gré de
celui qui parle. Ainsi partage est parta:(e ou lapar-
ia:(e; reste est restant ou larestant, etc.
SUBSTANTIF.
Le substantif n'a ni genre ni nombre en créole.
Le substantif créole est le substantif français lui-
même.
Le nom français s'allonge par la prosthèse de
l'article, par le redoublement dans nombre de mo-
nosyllabes, par la prosthèse du :ç euphonique dans
les noms qui commencent par une voyelle. Mais
cette addition du :ç à certains noms tels que an-
LE PATOIS CREOLE.
guille, houritte, habit, n'a pas lieu dans tous les
emplois de ces noms : une anguille, éne :(anguïe ;
une houritte , éne ;(ouriite ; mais : Mo lapéce
houritte, je pêche à Thouritte; lapéce anguïe, la
pêche à l'anguille. Habit semble être indifférem-
ment nhabit ou :^habit.
De même que un habit vient de donner nhabit,
une âme — surtout au sens d'apparition —
donne name. — Ex. : « Il n'est pas bon de mon-
trer aux enfants à avoir peur des fantômes, napas
bon monte :(enfants père names. »
D'autres prosthèses sont particulièrement ori-
ginales. Le français dit : bon Dieu, de bon matin ;
je vous souhaite une bonne année; Dieu, matin,
année sont devenus en créole bondié, bomatin,
bananée; d'où ces rapprochements bizarres : Bon-
dié napas bon pour moi, Dieu n'est pas bon pour
moi; bomatin moté lève tard, ce matin je me suis
réveillé tard; éne mauves bananée, une mauvaise
année. Du reste le français ne craindrait pas de
dire des bonbons détestables.
Le nom s'abrège parfois par l'aphérèse de la
première syllabe. — Ex. : étranger, tran:(é; em-
brevades, barvades; habitation, bitation; d'où le
substantif autochtone bitaquois, campagnard aux
manières lourdes et gauches. Ene taquére , un
GRAMMAIRE.
homme qui attaque, du verbe taqué pour atta-
quer, etc., etc.
Quand le nom français, ainsi cheval, canal, ani-
mal, ciel, œil, corail, a au singulier et au pluriel
deux sons distincts, le créole en adopte un à l'ex-
clusion de l'autre. C'est le singulier qui persiste
d'ordinaire. — Ex. : deux fanaux, dé fanais; trois
chevaux, trois couvais. Cependant un animal est
éne :(animaux; un œil est éné li:(iés. Mais pour
« un œil » on dira bien mieux éne coté li:(iés; et,
par analogie, une oreille, une joue seront éne coté
:(oréyeSy éne coté la:(Oues, etc.
Le français a formé nombre de substantifs à
l'aide des infinitifs et des participes tant passés que
présents : le lever du soleil, la .crue d'une rivière,
le tranchant d'une faux. Le créole peut d'un verbe
quelconque faire à l'instant même un substantif.
Les exemples de ce fait abonderont dans cette
étude ; en voici seulement quelques-uns : Écou-
tez-le parler, écoutez son parler, conte son causé;
tu vas être battu, tu vas avoir un « battre », to vo
gagne éne batte; il ne fait pas bon de l'éveiller quand
il dort, dans son dormir, napas bon lève H dans so
dourmi. . '^
Cette création spontanée donne lieu à des ren-
contres heureuses :
8 LE PATOIS CRÉOLE.
Fauléye grand madame encore foncé, napas pèle
é?te gros assise çà ! Le fauteuil de grand* madame
est encore défoncé, ça ne s'appelle pas un gros
« s'asseoir » !
En créant des substantifs le créole n'a nulle part
été plus pittoresque que dans l'invention du nom
dimounde ou doumoune. Le français dit* au sens
collectif: Il y avait du monde hier soir au théâtre;
le créole a traduit : Té gagne dimounde hiére
àsoir lacomédie ; puis , de la collection isolant
chaque unité, il a dit : éne dimounde, dé dimounde,
une personne, deux personnes; et enfin éne
grand dimounde, une grande personne; éne vie
dimounde, un vieillard. De plus, pour le nom in-
défini « on », c'est encore dimounde : On m'a dit,
Doumoune té dire moi.
Notre français-mauricien a repris le mot au
créole,, et dira volontiers en parlant d'un tout jeune
garçon par exemple : C'est déjà un petit monde,
au Ueu de c'est déjà un petit homme.
Quelques adjectifs français sont à la fois adjectifs
et substantifs en créole ; malade traduit malade et
maladie : Ene grand malade latéte, un grand mal
* Voir à l'adjectif cette valeur du mot « grand »
GRAMMAIRE.
de tête ; fouca signifie à la fois fou et folie : So
fouca fine lève encore, sa folie s'est réveillée, etc.
De même plusieurs mots sont à la fois substan-
tifs et verbes : * halié, balayer et balai ; :^oni, jouer
et jeu, etc.
ADJECTIF.
L'adjectif n'a ni genre, ni nombre.
QUALIFICATIF.
C'est le mot français lui-même.
Quand l'adjectif français a pour le masculin et
pour le féminin deux sons différents, le créole en
adopte un à l'exclusion de l'autre.
L'adjectif créole est, le plus souvent, l'adjectif
* Nous verrons plus bas des verbes devenus substantifs. Le moyen est des
plus simples pour reconnaître si l'on a affaire à un substantif ayant force de
verbe, ou à un verbe employé comme substantif: les substantifs faisant
fonction de verbe ne changent jamais é fermé en e muet: BaliÉ li av vous
lamain, balayez-le avec votre main ; nnpas ^oué av difé, ne jouez pas avec
le feu. Au contraire, les verbes qui, comme :{ouré, sont, au besoin, employés
comme substantifs, subissent ce changement de é en e, lorsque, redevenus
verbes, ils sont liés par la prononciation au complément qui suit. Ainsi,.
eue ^ouré, un juron ; mais : Li fine ^oum me manman, il a juré ma mère,,
comme dit notre français-mauricien.
10 LE PATOIS CREOLE.
masculin français. — Ex. : une bonne dame, éne
bonmadajne; une grande maison, éne grand lacase;
une vieille femme, éne vie bonne-femme; une grande
fillette, éne grand ptitfille, etc.
Parfois c'est le féminin. — Ex. : un long nez,
éne longue néne:^; un dos plat, éne lédos plate; ce
chemin est .plus court, cimin là plis courte; ce vieil-
lard est sourd, ça bonhomtnelà sourde, etc.
Certains adjectifs ont pris des terminaisons ca-
pricieuses. — Ex. : Il est resté coi, // fine reste
couac; cet enfant est gaucher, pitit là gauçard; il est
pied-bot, so la:(ambe torte ; la main droite, lamain
drétte; cela donne froid! ça fére doumounde frés
(frais *) ; couturière est coutlriéie ; conseillère ,
conseillé:(e.
L'adjectif « grand », au sens que lui donne le
français dans grand-père, grand'mère, forme nom-
bre de substantifs composés auxquels le français
ne songeait pas. Grand madame, c'est la mère de
la maîtresse de la maison, dont la sœur est grand
mam:(elle pour la distinguer de ptit mam:(elle, sa
fille. Grand est d'autre part synonyme de aîné que
le créole ne connaît pas. — Ex. : Mon frère aîné est
Le français doit se reconnaître presque partout.
GRAMMAIRE. II
tout petit et court, Mo grand frère tout pitit^ courte
courte.
Certains substantifs français sont en créole
substantifs et adjectifs à la fois. — Ex. : Eue dou-
mounde malice, un homme malicieux; Ene Malbar
paresse y un Malabar paresseux; Ça manié là goût!
ce manger est bon ! Ene doumoune farce, une per-
sonne plaisante.
DEGRÉS DE SIGNIFICATION.
«
COMPARATIF.
Le créole dit aujourd'hui comme le français :
Plis grand qui moi, plus grand que moi ;
Moins grand qui moi, 'moins grand que moi;
Oussi grand qui moi, aussi grand que moi.
Mais les deux adverbes « moins » et « aussi »
sont nouveaux venus ; on s'en passait. Moins grand
que moi était napas grand cornent moi; aussi grand
que moi,^ grand cornent moi.
Meilleur et pire sont passés en créole; mais,
en dépit de leur valeur propre, ils sont précédés
de « plus », plis meillére, plis pire, aussi retrouve-
rons-nous aux adverbes plis mie, mieux ; plis
pire, pis.
12 LE PATOIS CREOLE.
SUPERLATIF.
A bien dire, le créole le confond dans le com-
paratif. — Ex. : Il est le plus doux, // mime qui
plis douce, ou plis boucoup douce; il est le moins
doux, // mime qui moins douce, ou plis moins douce ;
il est très-doux, H bien douce, ou mieux, // douce
mime *.
Le malabar dira toujours boucoup douce, plis
boucoup douce, plis moins douce.
Les deux substantifs papa et maman jouent de-
vant un nom le rôle d'un adjectif au superlatif.
Ainsi, un très-gros bâton, se dit élégamment ine
papa bâton; une très-grande malle, ine manman
lamalle. Le petit Chaperon rouge ne faillirait pas
à dire au loup : Coment vous gagne papa li:(^iés ;
cornent vous gagne manman labouce ?
NUMÉRAUX.
Cardinaux : ine, di, trois, quate, cinque, sissc,
sétte, houite, nif, disse, quato^e, etc.
Au sens distributif : ine ine, un à un, un par
* Nous verrons plus bas l'adverbe même en fonction de superlatif.
GRAMMAIRE. I3
un, un contre un, un à chacun : Lésse passe dédé
doumounde, laissez passer les gens deux par deux.
Allons :(Oué éne coup quate quate, jouons un coup
de quatre contre quatre. Mo va donc cinqtie piasses
éne éne doumounde, je donnerai cinq piastres à
chaque homme, etc.
De même, dans la langue malgache, irairay, un
par un ; folofolo, dix par dix, etc.
Ordinaux : premier, second, troisième, etc.
DÉMONSTRATIF.
Ce, cet, cette, ces donnent la forme unique ça.
D'ordinaire le substantif est suivi de la particule
confirmative là. — Ex. : cette femme, ça fanme
là; tenez ce bout, tiombô * ça boute là,
POSSESSIFS.
Ils n'ont ni genre, ni nombre.
Mo traduit mon, ma, mes; on prononce parfois
mon, ton, son ;
To pour ton, ta, tes;
* Tiombâ égale tiens bon. L'adjectif bon devenu affixe du verbe, comme
il est suiBxe du nom dans homatin hondié.
14 LE PATOIS CREOLE.
So pour son, sa, ses;
Nous pour notre, nos ;
Vous ou :(aute pour votre, vos ;
Zauie pour leur, leurs.
Mo, to, nous, vous, :(aute sont en même temps
les pronoms personnels je, me, moi, tu, te, toi,
etc. Nous les étudierons plus bas.
Zauie traduit « votre » après le pronom :(autes
employé au vocatif pour vous. — Ex. : Hé ! vous
autres, donnez votre argent, donc! Hi! :(autes,
done :(^aute lar:(ent, don I
So est en réalité le seul adjeaif possessif. Il a en
créole un emploi emphatique assez original. —
Ex. : Le mâle du cardinal est rouge, la femelle jau-
nâtre , so mâle cardinal rou:(e , so femelle T^aune
laune ; l'enfant du vieil Azor, so pitit ppâ A^âr.
Les Malabars et les Anglais ont troublé la
construction régulière de l'adjectif possessif en di-
sant : so papa lacase, his father's house, là où
le créole disait : lacase so papa, la maison de son
père.
INDÉFINIS.
Les seuls que connût le créole étaient tout,
même, laute, autre, qui, quel ?
Ils n'avaient nécessairement' ni genre, ni nombre.
GRAMMAIRE. I5
, Tout : tout lacase , toute la maison ou toutes
les maisons.
Même : même a dans le créole tous les emplois du
français « même ». — Ex. : ces mêmes personnes,
ça même doumounde là, ou ça doumounde là même.
Je lui ai parlé à lui-même, Av li même qui mo tê
causé. Donnez-le à Monsieur même, Done li sembe
Missié même.
Il a de plus, en tant qu'adjectif, un emploi que
ne connaît pas le français : il signifie « seul » . Ainsi
avec les numéraux : Je n'en ai qu'un seul, Mo gagne
néque êne même. Je" n'en veux que cinq seulement,
Mo vlê nêque cinque même. Un seul doit être chef,
Ene même doite comandêre (être commandeur).
« Seul » peut aujourd'hui se traduire par sêle ,
toujours précédé de tout. — Ex. : Il n'y a
qu'un seul Dieu, Ena nêque êne hondiê tout sêle.
Je n'ai vu qu'eux deux, Mo tê voir nêque Tuantes de
tout sêle.
Nous trouvons même aux adverbes.
Laute : laute traduit l'autre, les autres, un
autre, d'autres.
Done moi laute, donne-moi l'autre ou les autres,
donne-m'en un autre ou d'autres.
Qui : qui traduit « quel » interrogatif. — Ex. :
Dites-moi quel chemin vous prendrez, Dire moi qui
l6 LE PATOIS CRÉOLE.
■
cimin wou a prend. Quelle heure est-il? Qui Ihire^
àçthére (à cette heure) ?
Quelque, quique, n'existe qu'en composition.
— Ex. : quelquefois, quiquefois ; quelque part,
quiquepart ; quelque chose, quiqueçose.
Aucun, auquine ou auquéne. Il a d'abord paru
dans la composition : auquine part, nulle part ;
d'où il est sorti pour exister isolément dans le
parler actuel. — Ex. : Je n'ai aucun argent sur
moi, Mo napas éna auquéne lamonée (monnaie) av
moi, etc.
Plusieurs, aujourd'hui plisiéres. C'était, suivant
le sens, boucoup, beaucoup; ou morceau, un peu.
PRONOMS.
PERSONNELS.
Je, me, moi est moi ou mo.
Mo, sujet, se place avant le verbe ; moi, régime
ou complément, se place toujours après. — Ex. :
Quand je parle écoutez-moi, Lhire mo causé acoute
moi. Je ne sais pourquoi il se moque de moi, Mo
GRAMMAIRE. I7
napas coné quifére li bégne (ou mieux baingné)
av moi *.
Mo, sujet, disparaît dans si pas, je ne sais pas.
— Ex. : Viendras-tu demain? Je ne sais pas. Es-
qui to pour vini dimain ? Si pas, •
Notez que « savoir » ailleurs se rend toujours
par coné, connaître. — Ex. : Il ne sait pas, Li na-
pas coné. Un homme qui sait, un homme instruit,
un savant, Ene doumounde qui coné.
Tu, te, toi est toi ou to. To, sujet, avant le
verbe; toi, régime ou complément, après.
Il, elle, le, la, lui sont //. — Ex. : Tu le lui
remettras, To va donc li av li. Elle est là, Li là
même. Le sujet toujours avant le verbe, le com-
plément toujours après.
Nous, vous sont nous, vous; sujets avant le
verbe, compléments après. — Ex. : Vous nous
haïssez. Vous haïe nous.
Ils, elles, eux, les, leur, toujours et partout
T^autes ; sujets avant, compléments après le verbe.
Zautes à la troisième personne du pluriel vient
de « les autres », quelques vieux blancs disent « eux
autres » pour « eux » : Nous avons une chambre
pour eux autres.
* Mot à mot : pourquoi il se baigne avec moi. Voir les Locutions.
l8 LE PATOIS CRÉOLE.
De même que notre français familier construit
autres après les- pronoms nous et vous, le créole
dit : Nous :(aute, vous T^ciute ; mais, tandis que le
pronom nous persiste toujours, vous se sous-entend
volontiers. — Ex. : J'irai avec vous, Mo va aile av
T^aute. Z^«^^ a donc ici le vocatif: Hé! vous autres,
attendez-moi. Hé! ^aute, aspire moi.
DÉMONSTRATIFS.
Ce est devenu ça.
Ce, en français, se construit ou devant le verbe
être, ou devant un pronom relatif.
La première construction n'existe pas dans le
créole, qui n'a pas le verbe être, mais l'intention
emphatique est respectée par la traduction. —
Ex. : C'est à vous que je parle, Ave vous même qui
mo causé. Ce sont les Malabars qui sont main-
tenant les maîtres à Maurice, Malbar même hç-
thére qui méte dans péye Maurice (dans le pays
de Maurice).
Ceci, cela égalent ça; et en opposition ça qui
ici, ça qui làbas.
Celui, celle, ceux, celles sont encore ça. — Ex. :
Celui qui a une jolie fille reçoit des coups de cha-
peau, Ça qui gagne :(olie fille gagne coudeçapeau.
GRAMMAIRE. I9
On entend quelquefois celle ou cenne devant le
pronom qui. — Ex. : Celui qui parlera, Celle ou
Cenne qui pour causé.
Celui-ci, celui-là, placés en opposition, se déve-
loppent en ça qui ici^ ça qui làbas.
Ça terminant l'interrogation donne souvent par
redoublement çaça, — Ex. : Qu'est-ce que cela?
Qui çaça? Où cela? Côte çaça?
POSSESSIFS.
Ils n'existent pas.
Le créole développe le mien, le tien, en ça qui
pour moiy ça qui pour toi; ou, plus brièvement,
pour moi, pour toi. — Ex. : Ma maison vaut mieux
que la vôtre , Mo lacase plis vaut mié qui ça qui
pour vous, ou bien, Mo lacase plis vaut mié qui
pour vous,
RELATIFS ET INTERROGATIFS.
Le créole ne connaît que le pronom qui. Il suffit
à traduire toutes les formes françaises qui, que,
dont, auquel, tant au pluriel qu'au singulier, au
féminin qu'au masculin.
Que cher chez- vous ? Qui vous après rôdé?
A quoi songez-vous ? Qui vous après ma:(iné là ?
20 LE PATOIS CREOLE.
Empruntez-lui l'argent dont vous avez besoin.
Prête * H lar^ient qui vous bisoin.
Voilà rhomme dont je vous ai conté Thistoire,
Avlà ça doumounde qui mo té raconte vous so :(}ns'
toire là.
Je ne redeviendrai jamais l'ami d'un homme
avec qui j'ai eu une discussion. Zamés encore ma
pour tourne camerade av éne doumounde qui mo
fine gagne labouce av li **.
Où avez-vous acheté l'âne sur lequel vous pas-
siez ce matin? Côte vous fine acéte ça bourique qui
vous té passe làhaut là bomatin.
Dans ces trois derniers exemples qui est bien
plutôt conjonction que pronom conjonctif; du
reste de celui-ci à celle-là la distance était trop
petite pour n'être pas franchie, tout aussi bien en
France par les gens du peuple qu'à Maurice par
nos noirs.
INDÉFINIS.
On, doumonde, ou plus rarement, :iantes.
DoumounCy doumonde, doumounde, dimonde, di-
mounde, dimoune, suffisait à la personne indéfinie :
* Prêté est tout à U fois en créole prêter et emprunter.
** Le mot à mot donne : Jamais je ne retournerai camarade avec un
homme que j'ai eu de la bouche avec lui.
GRAMMAIRE. 21
Il y a quelqu'un, n'entrez pas, Ena doumoune,
napas entré.
Il n'y a personne pour me soigner, Napas éna
doumounde pour sogne mo lécorps.
Je donnerai cinq piastres à chacun, Mo a donc
cinque piasses éneéne doumounde.-
Quiconque parlera verra tout à l'heure! Dou-
moune qui a causé va guété talhére!
Le créole actuel admet :
Quelqu'un, quiquéne. Il y a quelqu'un dans
les jamrosas, Ena quiquéne dans :(anbour:(ois ;
Chacun, çaquéne. Chacun sent sa peine. Ça-
quéne senti so doulére ;
Personne, napas, personne. Je ne connais per-
sonne en ville, Mo napas cône personne auport *.
Pour la chose indéfinie le créole a narien et
quiqueçose. Rien, narien. — Ex. : Il n'y a rien à
faire de cet enfant-L^, Narien pour fére av ça pitit-
là. Il n'a peur de rien , Li napas père narien.
* Auport, pour au Port-Louis ; de même urbs, -co aatu. Je suis en ville, Mo
auport ; Il habite la ville, Li riste auport. Aller en ville, c'est descendre au
port ; aller à la campagne, c'est monter à l'habitation, ou, plus brièvement,
monter, descendre. Ainsi un habitant de la campagne au lieu de dire :
Demain matin j'irai en ville, mais je reviendrai le soir, dira : Dittiain ho-
matin mo pour dicendé , mes mo pour monte encore dsotr même. Ce qui
explique de reste pourquoi les directeurs de nos voies ferrées désignent par
Up les trains qui descendent en ville, et par Down ceux qui montent à la
campagne.
22 LE PATOIS CREOLE.
^ ■■ !■- ■■ ■■■ ■ m 0 -—-■^-■i. ^■ .^---■-1— ■■■■.■.■
Quelque chose, quiqueçose , quiquiçose. Ex. :
J'ai quelque chose à vous dire, Mo éna quiqueçose
pour dire vous.
Le français « quelque chose », tout en restant
indéfini pour la substance, accepte, à l'imitation
du latin, une qualité définie sous la forme d'un
génitif neutre , quelque chose de bon , aliquid
boni. De telles subtilités devaient échapper au
créole qui a fait de quiqueçose un vrai substantif que
qualifie directement l'adjectif. — Ex. : Quelque
chose de bon, Ene bon quiqueçose. Quiqueçose tra-
duit donc le mot chose, objet, pris au sens gé-
néral. — Ex. : Enlevez tout ce qui est dans la
maison, nous devons déménager. Tire tout qui-
queçose dans lacase, nous pour lève paquets.
Les autres pronoms indéfinis se rendraient à
l'aide de périphrases et d'équivalents. — Ex. : Je
les connais l'un et l'autre, Mo cône touldé (tous les
deux). Je ne les connais ni les uns ni les autres,
Mo napas cône éne même (je n'en connais pas un
seul), etc.
L'un l'autre. Une construction récente place la
préposition a entre ces deux pronoms pour mar-
quer partout la réciprocité. Ex. : Mariez-les vite,
ils s'aiment. Marié T^autes vitement, :(autes content
éne à laute. Ils s'entendent les uns les autres, Zautes
GRAMMAIRE. 23
tende éne à laute. Ils médisent l'un de l'autre,
Zautes batte lalangue éne à laute, etc. Cette tour-
nure est d'importation toute récente et nous ne
l'aurions pas citée sans la présence de la préposi-
tion à qui lui donne quelque physionomie. Mais
est-ce bien là du créole }
DU VERBE.
Le maniement du verbe français avec ses flexions
de mode, de temps, de nombre et de personne,
offrait des complications que le créole devait
nécessairement écarter. Ici la simplification a été
poussée à ses dernières limites. Le thème verbal
n'a qu'une forme unique : movini, je viens; to
té vini, tu es venu; li va vint, il viendra; etc.,
etc.
NOMBRE ET PERSONNE.
Toute modification de nombre et de personne a
disparu.
TEMPS,
PRÉSENT.
C'est le thème verbal. Je pense, mo ma^iiné; tu
24 LE PATOIS CRÉOLE.
tiens, to Uni ou to tiômbo ; il couvre, // couvert;
etc., etc.
FUTUR.
Deux formes pour le futur simple : mo va allé
ou mo pour allé, j'irai.
Il est facile de se rendre compte de cette double
formation.
La première, ma va allé, est le calque pur et
simple du français qui, pour marquer un avenir
très-prochain , dit « il va venir », où le verbe
« va » faisant fonction d'auxiliaire prend une ac-
ception toute nouvelle ; « il va » au sens propre
marque l'éloignement, « venir » le rapproche-
ment. « Il va venir » est donc une composition
au moins originale, comme sa voisine « il vient
de partir », pour le passé récent, « il est parti il
n'y a qu'un instant. »
La raison analytique de la seconde forme future,
7no pour allé, est tout aussi plausible. « Pour »
marque un but à atteindre : un train pour Mahé-
bourg, je vous dirai pour conclure, au prix coû-
tant pour clore. Le créole dit: asse^^ galoupé, to
pour tombé, assez courir, tu tomberas, ou mieux,
tu vas tomber. Cette seconde forme traduit donc
GRAMMAIRE. 25
exactement le futur prochain « tu vas tomber ».
Dépêchez-vous ; je vais partir, DigaTié, mo pour
allé. D'où logiquement : Lhére H té vini mo
ié pour allé, quand il est venu j'allais partir,
pour marquer le futur prochain sous la dépen-
dance d'un passé. C'est donc toujours au fran-
çais, et rien qu'au français, que le créole em-
prunte par l'analyse tous les moyens d'expression.
Le futur antérieur : Quand j'aurai parlé je
partirai, Lhére mo va fine causé mo va allé, se
forme, on le voit, du futur simple et de la forme
auxiliaire fine ou fini, de finir, que nous étudie-
rons ci-après.
PASSÉ.
Un passé simple, un passé absolu, un passé si-
multané, un double passé, un passé récent.
Le passé simple, mo té çanté , correspond à
un des emplois de notre imparfait : Dans ce
temps-là je chantais. Ça létemps là mo té çanté,
^et à nos deux passés défini et indéfini des gram-
maires : Elle baissa la tête et se prit à pleu-
rer, Li té bésse so latéte et li ti comence ploré.
Mon Dieu , j'ai combattu soixante ans pour ta
gloire, Bondié, mo té laguére soxante bananées
PAT. CR. 2
26 LE PATOIS CRÉOLE.
pour to,,,. ; le mot gloire manque avec l'idée qu'il
traduit.
Le passé absolu : J'ai dit, assez parlé mainte-
nant, Mo fine causé, asscTi lahouce àçthére. J'ai
chanté, je ne chanterai plus, Mo fine çanté, mo
napas va çante encore. D'où , rigoureusement ,
la composition suivante : Quand j'aurai fini de
parler vous pourrez répondre, Lhére mo va fine
fini causé vous va capave réponde, forme beau-
coup plus injonctive que la simple : Lhére mo
va fini causé.
Le passé simultané, autre fonction de l'im-
parfait'français : Quand il est entré je cousais,
Lhére H té entré mo té après coude, se forme par
l'adjonction de la préposition après ; on y recon-
naîtra facilement une cacologie empruntée au
français.
Le passé double-, formé par la superposition
des deux auxiliaires té et fine ; il traduit notre
passé antérieur et notre plus-que-parfait : J'avais
chanté quand il est venu, Mo té fine çanté lhére li
té vini. Quand j'eus chanté, je partis, Lhére mo
té fine çanté mo ti allé. C'est comme un mot à
mot de la version .: j'avais fini de chanter, quand
j'eus fini de chiwiter.
Le passé récent : Il vient de sortir, Li jéque
\
GRAMMAIRE. 27
sourli y OÙ l'on retrouve le gallicisme « il ne fait
que de sortir ». Donc, Il ne faisait que de sortir,
Li té féque sourti *.
Pour toutes les catégories du passé comme pour
toutes celles du futur, c'est donc encore au fran-
çais que le créole emprunte ses moyens d'expres-
sion, par une analyse inconsciente mais souvent
délicate de la pensée.
MODE,
INDICATIF.
Nous venons de le voir tout entier au chapitre
du temps.
INFINITIF.
C'est le thème verbal. — Ex. : Trop griltter
cuit. Trop gratté bourlé. Entre amis on peut se
déboutonner, Divant T^amis capabe largue qui-
lotte, etc.
* Pour traduire le gallicisme voisin, « il ne fait que parler », où l'analyse
donne a il parle seulement », le créole dit : Li néque causé, puisque le fran-
çai« «ne... que» égale «seulement». — Ex. : Je ne connais qu'une personne
de cette maison, Mo cône neque éne dimounde dans ça lacasr là. . S'agit-il
d'insister sur la fréquence de l'action, le redoublement du verbe y arrive.
— Ex. : ïl n'a fait que parler toute la nuit; Tout lanouite li U néque cause-
causé. Il ne fait que se retourner dans son lit, Li néque vireviré làhauî son
liîit.
28 LE PATOIS CRÉOLE.
SUBJONCTIF.
Il n'existe pas, l'indicatif y supplée.
Je ne crois pas qu'il vienne, Mo napas croire
qui* li vini, présent; qui H va vini, ou qui li
pour vini, fiitur.
Je ne crois pas qu'il soit venu , Mo napas croire
qui li lé vini, ou qui li fine vini.
Je ne croyais pas qu'il vînt , Mo napas té croire
qui li té après vini, temps simultané, qui li té
pour vini, ou qui li té va vini, futur.
Je ne croyais pas qu'il fût venu, Mo napas té
croire qui li té fine vini.
IMPÉRATIF.
^ux deux secondes personnes du singulier et
du pluriel, c'est le thème. La première du pluriel
se forme à l'aide de l'interjection : allons! âge,
eîa, qu'on prononce aussi anons, anous, ou bien
à l'aide de la périphrase « laisse-nous » . Ainsi le
français « allons » égale allons allé, lésse-nous
allé. La troisième personne du pluriel prend
* La conjonction qui se supprime volontiers ; Mo napas té croire li té
vini.
GRAMMAIRE. 2^
lésse Tuantes. — Ex. : Qu'ils s'en aillent. Lisse
:(aute allé. D'où les formes optatives ou com-
minatoires : Que je vienne et il verra, Lésse mo
vine H va guetté ! Qu'il vienne, Lésse li vint !
CONDITIONNEL.
Pour nous rendre compte de cette formation,
voyons comment, en se séparant du latin, le
français a créé le conditionnel.
Pour marquer l'avenir au point de vue du pré-
sent, nous avons le futur simple : je crois qu'il
viendra. Pour marquer l'avenir par rapport à un
passé, nous employons le conditionnel : je croyais
qu'il viendrait.
« Le français, dit M. A. Brachet *, a, pour
exprimer cette nuance, conçu le conditionnel
sous la forme d'un infinitif, (f aimer », qui indique
le futur, et d'une finale qui indique le passé : « ais,
ais, ait, ions, iez, aient représentent en français le
latin abam, ahas, etc. ** »
* Grammaire historique de la langue française, par A. Brachet, p. 187.
** Rappelons que le futur français, j'aimerai, j'irai, résulte de la combi»
naison ainare haheo, ire haheo ; j'ai à aimer, j'ai à aller, donc j'aimerai, j'irai ^
c'est le conséquent pour l'antécédent, l'effet pour la cause. Pour plus de ren-
seignements, nous renvoyons le lecteur au précieux ouvrage de M. Brachet.
30 LE PATOIS CRÉOLE.
Si quelque doute pouvait subsister à l'endroit
de cette genèse du conditionnel français, la con-
ception du conditionnel créole viendrait lui
fournir un argument puissant : « je viendrais »
égale mo té va vini" , où l'on retrouve le
futur mo va vini et la forme auxiliaire ti pour
marquer le passé. Mon enfant, dis à ta mère
que je serais bien heureux de la voir, Mo
pitit , dire to mantnan mo té va bien content
trouve H.
Cette double relation du conditionnel avec le
futur d'une part et le passé de l'autre, devait
amener forcément le créole à reproduire ici une
combinaison étudiée au mode subjonctif. — Ex. :
Mo napas té croire qui li té pour vînt ou qui li
té va vini, Je ne croyais pas qu'il vînt, venir
au futur p^r rapport à croire, la forme subjonc-
tive « qu'il vint » n'étant en réalité qu'une forme
seconde du conditionnel.
On le voit : chez nos ancêtres gaulois comme
chez nos anciens noirs esclaves, la pensée, en pré-
sence des mêmes besoins d'expression, a inventé
pour se traduire des procédés de langage de tous
points identiques. Nous aurons plusieurs fois à si-
gnaler ces rencontres.
GRAMMAIRE. 3I
PARTICIPES.
PARTICIPE PRÉSENT ET GÉRONDIF.
Ils n'existent pas * ; le créole développe la pro-
position qu'ils renferment^ implicitement : Je l'ai
rencontré venant ici, Mo té loinde H cornent H vine
ici. Je l'ai vu en venant ici, Mo té trouve H co-
rnent mo té vine ici.
PARTICIPE PASSÉ.
Nous l'avons vu aux temps composés en com-
binaison avec l'auxiliaire.
Comme participe déponent ou participe adjectif,
nous n'avons rien de particulier à en dire: ou c'est
le thème verbal, ou c'est le développement de la
proposition implicite.
AUXILIAIRES.
DU VERBE ÊTRE.
L'enfant qui bégaye ses premiers jugements sim-
plifie la proposition d'où il retranche le verbe :
* Les locutions réservent leurs droits : un air gouailleur, ine \enre en
foutant II est cr&ne, casseur, Li pique en décendant. Il n'a pas peur que son
cheval s'abatte. Il est au bord du fossé, Li horde en pendant.
32 LE PATOIS CRÉOLE.
maman bon; papa mauvais. La convenance par-
faite, le rapport évident de l'attribut au sujet
lui permet de supprimer le lien qui unit l'un à
l'autre.
Le créole en est resié à cette proposition em-
bryonnaire. Le concept de l'existence sans attribut
est trop haut pour lui, il ne s'élève jamais jusqu'à
ces abstractions. Le verbe substantif, essentiel, le
verbe « être » n'existe pas en créole *.
L'attribut suit immédiatement le sujet. — Ex. :
Je suis malade, Mo malade, ou bien verbe et
attribut restent implicitement contenus dans le
complément. — Ex. : Tu es dans l'embarras, To
dans :(éné. Il est sous le lit, Li enbas lilit. Nous
serons là. Nous va là même.
C'est donc purement à titre de verbe auxiliaire**
* Non plus que dans la langue malgache, une de ses deux aïeules.
** A côte to il été hotnatin^ Où étais-tu ce matin? Cette phrase renferme
le seul cas où le verbe « être », cessant d'être auxiliaire, ait en créole une
existence individuelle bien manifeste. Mais a été » est de toute nécessité un
passé ; comment donc s'y prendra le créole pour dire au futur : Où seras-tu
demain ? Voici la construction à laquelle nous conduit l'analyse.
Nous avons dit que l'attribut suit immédiatement le sujet ou qu'il reste
implicitement contenu dans le complément. Or, la construction interro-
gative renverse l'ordre des mots et place le complément avant le sujet : Où
es-tu, A côte toi ? Rien de plus simple pour le présent où toute trace du
verbe a disparu. Mais au futur l'inversion devient impossible, car la forme
auxiliaire va devant affecter l'attribut contenu dans le complément d
GÏLAMMAIRE. 33
que le créole connaît le verbe « être » qui lui a
donné sdn participe passé « été » devenu té ou H.
Cette forme se combine avec le thème du verbe à
conjuguer pour former les passés.
Pour l'impersonnel « ^1 est », le créole emploie
yéna ou éna, c'est le français « il y en a ». — Ex. :
Il est un Dieu, Yéna éne bondié. Il était une fois.
Té éna éne fois *.
FINIR.
Il a donné son participe passé fini ou fine pour
former le passé absolu, et pour composer avec
l'auxiliaire té les passés antérieurs.
Donc, « j'ai fini wj mo fine fini, où l'auxiliaire
aide à conjuguer le verbe.
ALLER.
Il a donné la troisième personne du présent de
l'indicatif, « va », qui sert à former le futur simple.
côle, doit de toute nécessité précéder c» complément dont il est un véri>
table proclitique. De là, la combinaison : To va d côle ça dimain ? Où seras»
tu demain ?
Mais le créole préférera dans ce cas un verbe de mouvement au verbe
d'état, et dira plus volontiers : A côle to va allé, d côte mo va trouve toi ?"
Où iras-tu, où te trouverai-jc ?
* Le verbe « avoir » n'est pas auxiliaire en créole : < j'ai • est mo éna-
ou mo gagné; c'est la cause ou l'effet, si j'ai, c'est que je gagne. Aucune
différence appréciable entre les deux.
2.
34 LE PATOIS CRÉOLE.
Donc « j'irai », mo va allé, c'est le mot à mot
du français « je vais aller ».
Le « allons » de Timpératif est une véritable
forme intcrjective.
PRÉPOSITION AUXILIAIRE « POUR ».
Nous avons vu la préposition « pour » compo-
sant le futur prochain. Elle traduit encore l'auxi-
liaire français « devoir ». — Ex. ; Je dois aller
demain, Mo pour aile dimain. Il doit pleuvoir,
le temps est trop couvert, Laplie pour tombé, ça
létemps là trop noir. Je vous dirai quand je devrai
sortir, Mo va dire vous, Ihére mo va pour sourii.
Ils devaient se marier, Zautes té pour marié.
Quand elle devra venir, Lhére H va pour vini ;
etc., etc.
PRÉPOSITION AUXILIAIRE « APRÈS ».
Nous l'avons vue concourant à former le passé
simultané. — Ex. : Je chantais quand il est
entré, Mo té après parité lhére li ti entré ; mais
elle passe à tous les temps. Au présent : Mo
après man:(é, Je mange en ce moment, je suis à
manger (/ am eating). Au futur : Lhére mo va
après man:(é, Quand je serai à manger, occupé à
manger, en train de manger.
GRAMMAIRE. 35
FORME AUXILIAIRE jéque.
Elle traduit, nous l'avons dit, le gallicisme « ne
faire que de » et forme un passé récent. — Ex. :
Mo té féqne dÏT^né, Je venais de déjeuner. Elle
passe donc au futur. — Ex. : Lhére mo va féque
di:(né, Quand je viendrai de déjeuner, où elle
marque une antériorité immédiate.
Nous la retrouvons à tous les modes. — Ex. :
Je viendrais de le manger que ma bouche en
conserverait encore l'odeur, Mo té va féque niante
H qui mo labouce té va senti encore so Vodtre,
conditionnel.
Après avoir couru, il n'y a qu'un instant,
boire de l'eau froide est dangereux, Lhére féque
galpé boire dileau frés napas bon, infinitif.
CONJUGAISON.
Le verbe étant réduit à un thème unique, la con-
jugaison est une, on le comprend de reste.
Nous en donnons le paradigme pour grouper les
faits épars dans les paragraphes précédents.
36
LE PATOIS CRÉOLE.
VERBE MANZÉ, MANGER.
INDICATIF.
PRÉSENT.
Mo manié Je mange
To mauT^i Tu manges
Li manié II mange
Nous, vous, fautes manié. Nous mangeons , vous mangez,
ils mangent.
Mo après man^é
To après manié, etc.
Mo té manié
To ti manié, etc.
Mo fine manié
To fine manié, etc.
2* PRÉSENT.
Je mange en ce moment (/ am
eating)
Tu manges en ce moment, etc.
PASSÉ SIMPLE.
Je mangeais, j*ai mangé, je
mangeai
Tu mangeais, tu as mangé, tu
mangeas, etc.
PASSÉ ABSOLU.
J'ai mangé, j'ai fini de manger
Tu as mangé , tu as fini de
manger, etc.
PASSÉ SIMULTANÉ.
Mo té après manié
To ti après manié, etc.
Je mangeais en ce moment-là
(/ was eating)
Tu mangeais, etc.
GRAMMAIRE.
37
PASSÉ DOUBLE OU ANTÉRIEUR.
Mo té fine mariT^é
To té fine man:(é, etc.
J'avais mangé, j'eus mangé
Tu avais mangé, tu eus mangé,
etc.
PASSÉ RÉCENT.
Mo féque manié
To féque man^é, etc.
Je viens de manger, je ne fais
que de manger
Tu viens de manger, etc.
Mo va man^é
To va manié, etc.
Mo pour manié
To pour manié, etc.
FUTUR SIMPLE.
Je mangerai
Tu mangeras.
FUTUR PROCHAIN.
Je vais manger , ou je dois
manger
Tu vas manger, ou tu dois
manger, etc.
FUTUR ANTÉRIEUR.
Mo va fine manié
To va fine manié, etc.
J'aurai mangé
Tu auras mangé, etc.
* Les deux formes se combinent et donnent : Mo va pour niante. Je;
devrai manger ou je serai sur le point de manger. Cette dernière forme
se combine avec le futur antérieur : Quand j'aurai presque mangé, quand
je serai sur le point d'avoir mangé, Lhére mo va pour fine man:{é.
3$ LE PATOIS CRÉOLE.
CONDITIONNEL.
PRÉSENT.
Mo té va manxi Je mangerais
To té va niante, etc. Tu mangerais, etc.
PASSÉ.
Mo té va fine manii J'aurais mangé
Ta té va fine manii, etc. Tu aurais mangé, etc.
PASSÉ RÉCENT.
Mo té va féque manié J'aurais mangé il n*y a qu'un
instant
To té va féque man^é Tu aurais mangé il n'y a qu'un
instant, etc.
IMPÉRATIF.
Man^é Mange
Usse H manié Qu'il mange Qet htm eat)
Allons , anons , anous , Mangeons.
man^é ou îésse nous
manié
Man^é Mangez
Lésse lautes man^é Qu'ils mangent.
SUBJONCTIF *.
Le subjonctif, nous l'avons dit, n'existe pas.
* Toutes le« forniet que nous donnerions te confondraient dans celles
àt% Autres modes.
GRAMMAIRE.
39
Man:(é
Pour matiT^é
Fini inan:(é
Féque mauT^é
INFINITIF.
PRÉSENT.
Manger.
FUTUR.
Devoir manger.
PASSÉ.
Avoir mangé.
PASSÉ RÉCENT.
Avoir mangé il n'y a qu'un
instant.
Voici pour prouver l'existence du futur et des
passés de l'infinitif.
Futur : Quand on va manger avec la main, il
vaut mieux que la main soit propre, Lhére pour
man:(e av latnain plis vaut mié lamain prope.
Passé : Il faut avoir mangé avant de boire de
Ja liqueur, Bisoin fine man:(é avant boire laliquére.
Passé récent : Quand on vient de sortir d'une
grande maladie, c'est du bœuf qu'il faut, Lhére
féque sourti dans grand malade laviande béf qui bi-
soin (prononcez plutôt laviannè).
DU VERBE PASSIF.
Le verbe « être » n'existant pas, et le thème
40 LE PATOIS CRÉOLE.
verbal n'acceptant ni terminaison, ni modification
d'aucune sorte, il semblerait que le passif dût être
inconnu au créole. Il n'en est rien cependant.
L'emploi du passif est fort rare, il est vrai, et, dans
la très-grande majorité des cas, le créole rétablit la
tournure active. — Ex. : Je suis aimé de mon
fils, Mo garçon content * moi; mais il est des cas
où la construction passive est manifeste. Nous
devons en tenir compte :
Vous n'êtes pas assez couvert, étendez sur
vous cette couverture. Vous napas asse^ couvert,
taie tapis là làhaut vous. De même qu'on disait
mo malade pour «je suis malade », on dit ici,
vous couvert pour « vous êtes couvert » .
Or, mo couvert veut dire à l'actif « je couvre »,
au passif « je suis couvert » ; comment donc éviter
à chaque instant l'équivoque.'^ Elle est pourtant
plus rare qu'on ne le croirait. D'une part, la très-
grande simplicité de la phrase ; de l'autre, la voix
et le geste, commentaires vivants de la pensée,
car, le lecteur ne doit jamais l'oublier, le créole
se parle et ne s'écrit pas ; peut-être même
* Le verbe « aimer » n'existe pas ; il est remplacé par l'adjectif ron/^n/ qui
reçoit la force verbale. Kous étudions ce fait un peu plus loin.
GRAMMAIRE. 4I
devrions-nous dire, se parle et se mime. Que le
maître, par exemple, dise au serviteur : Zamés
zuoua fére moicroire qui tout ça héf là fine mariT^é,
la phrase écrite a deux sens : Jamais vous ne
me ferez croire que tout ce bœuf ait été mangé ,
ou bien, que tous ces bœufs aient mangé. —
Voilà donc qui n'est rien moins que clair. Pense-
t-on cependant que le serviteur s'y trompe? S'il
est chargé du parc à bœufs, soyez sûr qu'il enten-
dra l'actif, « que tous ces bœufs aient mangé » ;
si de la salle à manger , le passif, « que tout ce
bœuf ait été mangé » ; et le maître sera parfaite-
ment ^compris. Notez d'ailleurs qu'il pouvait ,
dans un des cas, distinguer « beef » de « ox » en
disant tout laviande béf, et, dans l'autre, dé-
truire également toute amphibologie en disant
qui tout ça béf là fine gagne man:(é , que tous
ces bœufs aient eu à manger. En dépit de la
pauvreté de ses ressources, le créole peut suffire à
son humble tâche.
Il est un cas où la phonétique vient fournir un
élément à la clarté. La plupart des verbes terminés
en ^ * font de cet é fermé un e muet quand la pro-
Voir plus bas au paragraphe du th(>me verbal.
42 LE PATOIS CRÉOLE.
nonciation les lie au complément qui suit : ainsi
to nian:(i, tu manges; mais to matiT^e pôsson ,
tu manges du poisson, IV fermé devenu muet à
cause du complément pôsson; de même mo tombé,
je tombe; mais mo tombe dans diltau, je tombe
dans l'eau ; // méti, il met ; // mite souliers, il
met des souliers. Ce changement de IV fermé
en e muet n'a pas lieu quand ces verbes sont em-
ployés au sens passif. Ainsi : Mo ti manT^e av
lamain, J'ai mangé avec la main; mais Tout
lanouite mo disang ti man:(é av pinê:(es, Toute la
nuit mon sang a été mangé par les punaises ; Vi
fermé conservé en dépit du complément qui suit,
parce que le verbe est au passif. De même : Vous
té trompe moi, Vous m'avez trompé; mais Mo
té bien trompé av ça pitit-là. J'ai été bien trompé
par cet enfant.
Cette persistance de Yé fermé est certainement
due à la terminaison é du participe passif en fran-
çais dans les verbes de la première conjugaison,
« manger » , « tromper » , qui donnent mangé,
trompé*. — Ex. : Il est gêné avec moi, Li T^éné
* Nous n'avons pas entendu formuler là une loi, mais une règle que les
exceptions n'infirmeraient pas.
GRAMMAIRE. 43
av moi. Ton linge sera mouillé à la pluie, To
lin:(e pour mouyé dans laplie, etc.
DU VERBE PRONOMINAL.
La conjugaison pronominale n'existe pas en
créole; le lecteur s'en doutait peut-être. Mais les
artifices qu'emploie le créole pour traduire les
verbes pronominaux du français demandent qu'on
s'y arrête un instant.
Distinguons avant tout les verbes pronominaux
réfléchis des pronominaux réciproques.
Dans les pronominaux réfléchis le sujet fait et
reçoit l'action ; dans les pronominaux réciproques
l'action est faite par deux ou plusieurs personnes
agissant les unes sur les autres.
Pour rendre les pronominaux réfléchis , le
créole emploie deux procédés. S'agit-il d'un fait
physique, le pronom se devient « son corps», so
lécorps. — Ex. : Je me tuerai , Mo va touye
mo lécorps. Au besoin la précision • va plus
loin. — Ex. : Madame se peigne. Madame après
peingne so la tête, ou so civés , sa tête ou
ses cheveux. Mouche -toi, Mouce to nénei.
Tais-toi, Fréme to lahouce (ferme ta bouche).
Ou bien il supprime purement et simplement
44 LE PATOIS CRÉOLE.
la forme pronominale. — Ex. : Je me suis levé
de ma chaise, Mo fine lève làhaut mo Use. Il
s'est assis sur le lit, Lî U assise làhaut lilit. Je
vais me promener, Mo aile promené. Tu te
reposeras, To va posé, etc. Quand le fait est abs-
trait, le verbe simple y suffit, alors même que le
verbe serait essentiellement pronominal en fran-
çais. — Ex. : Je me souviens, Mo souvini. Je
me doutais, Mo té douté, mo té gagne éne dou-
tance. Tu te tromperas, To va trompé.
Pour rendre le pronominal réciproque, quelque-
fois c'est le verbe simple : Ils se battent, Zautes
après laguérre, après tapé, après mette, mais le plus
souvent le créole doit de toute nécessité recou-
rir à une périphrase qui serre le français de plus ou
moins près, mais que les interlocuteurs inter-
prètent facilement sans contre-sens. En voici quel-
ques exemples : Ils s'entr'aident, Zautes dé done
lamam. Ils se nuisent, Zautes T^ène T^aute cimin.
Ils sont furieux l'un contre l'autre, Zautes bout*,
T^autes pour mette même, etc.
Dans certains cas enfin, le créole, voulant à
toute force être du français, a des rencontres
* Ils sont bouillants (de colère).
GRAMMAIRE. 45
comme celles-ci : Napas lapine :(autes s'en mêlé,
Ce n'est pas la peine qu'ils s'en mêlent, ou que
vous vous en mêliez. Qui vous s'en mêlé, vous/
De quoi vous mêlez-vous, vous ! Fous capahe s* en
vanté, Vous pouvez vous en vanter. A coup sûr
ce n'est pas là du français; mais est-ce bien du
créole?
Enfin, le néologisme a créé êne à laute qui
traduit le pronom réciproque « l'un l'autre » dans
toutes les positions : Ils s'aiment l'un l'autre,
Zautes content êne à laute.
CONJUGAISON NÉGATIVE.
La négation napas ir^mx. les particules « ne.t.
pas » que le français sépare et que le créole
réunit.
Napas précède immédiatement le verbe ou les
parties auxiliaires. — Ex. : Mo napas coné, Je
ne sais pas. Li napas va causé. Il ne parlera pas.
Zautes napas pour sourti , Ils ne doivent pas
sortir.
CONJUGAISON INTERROGATIVE.
« Est-ce que » égale esqui, et l'inversion du su-
jet n'a jamais lieu :
46 LE PATOIS CRÉOLE.
Est-ce que je sais , ou sais - je ? Esqui mo
coné? Où iras- tu? Cote to va allé? Comment
vous portez - vous ? Cornent vous çava ? Qui
es-tu ? Qui toi ? Que faites - vous ? Qui wou
après fére ? Quelle est votre route ? Qui vous
ciniin ?
Donc, pour la conjugaison négative et interro-
gativeà la fois : N'êtes-vous pas là? Esqui vous
napas là ? N'est-il point venu ? Esqui H napas
fine vini ? Ne prendront- ils pas ? Esqui :(autes
napas va prend ?
DU VERBE IMPERSONNEL.
Le pronom impersonnel « il » n'existe pas.
Parfois, cependant, mais rarement, on le rend
par le personnel li; c'est du néologisme.
Distinguons entre les impersonnels accidentels
et les essentiels.
Le créole pour les premiers reprend la propo-
sition personnelle, ou reproduit mot à mot le
français. en supprimant « il ». — Ex. : Il vient
d'arriver deux navires de l'Inde, Dé navires féque
vine dans Linde. Il faisait chaud , Té fére
çaud. Il fait froid ce soir , Fére frés àsoir.
GRAMMAIRE. 47
Quelquefois Pimpersonnel faire disparaît. — Ex. : *
Il commençait à faire noir, Té comence sicour
sicoiir (obscur).
Énumérons les impersonnels essentiels, et
voyons ce que devient chacun d'eux :
« Il gèle », « il dégèle », « il neige ». Au sens
propre ces verbes n'existent pas en créole : la
géographie dit pourquoi.
«Il grêle». Nous le notons pour mémoire, ce
météore s'étant, il y a quelque quarante ans, pro-
duit à Maurice. Ça :(our là hapas laplie dileau,
laplie roces qui ti tombé, Ce jour- là, c'est non une
pluie d'eau, mais une pluie de pierres qui tomba;
ou mieux : Napas dileau qui té tombe laplie, roces
qui té tombe laplie , Ce n'est pas de l'eau qui est
tombée en pluie, ce sont des pierres qui sont
tombées en pluie.
« Il pleut », (( il tonne », « il vente ». Le créole
les développe : Laplie tombé, la pluie tombe;
tonire ronflé, le tonnerre ronfle ; divent souflé, le
vent souflle, ou tout autre verbe pittoresque.
« Il bruine » . Ftit ptit laplie tombé. Une toute
petite pluie tombe.
De là des images : Il pleut sans discontinuer,
Laplie là assise (cette pluie s'assied). Il éclaire,
Zéclérs touye , casse, bourle, man^ie liT^iés (les
48 LE PATOIS CRÉOLE.
éclairs tuent , cassent , brûlent , mangent les
yeux), etc.
«Il faut*». Bisoin, il est besoin, qui prend
toutes les particules auxiliaires. Il fallait, ti bisoin;
il faudra, va hi$oin; il faudrait, té va bisoin. —
Ex. : Il faudrait dix hommes pour défricher ce
carreau *, Té va bisoin disse doumoundes pour
désavane ça carreau-là.
« Il y a ». Ena ouyéna, et gagné. Ils prennent
les auxiliaires. — Ex. : Il y aura de la pluie ce
soir. Pour éna laplie, ou pour gagne laplie à soir.
« Il n'y a pas » donne napas éna, que la
rapidité de la prononciation contracte en na-
péna. »
« Il importe » est trop savant; nous avons
bon qui traduit « il est bon ». — Ex. : Il im-
porterait, il serait bon d'avoir des pétards, Té va
bon gagne pétards.
« Il semble » se traduit bien par Content dire.
— Ex. : Azor a changé de monture; il regrette
* Le créole, nous l'avons dit, va se rapprochant de jour en jour du fran-
çais ; <« il faut » y est possible aujourd'hui ; une chanson dit : Faut travailh
pour gagne son pain, Il faut travailler pour gagner son pain; mais la
preuve que ce n'est pas là une forme créole, c'est qu'il est impossible de lui
donner les auxiliaires, partant, de la conjuguer conformément au type du
verbe créole.
GRAMMAIRE. 49
l'ancienne, « parce que, semble-t-il, elle avait l'al-
lure plus douce», àcause, cognent dire, so ressorts té
plis douce (ses ressorts étaient plus doux).
DU THÈME VERBAL.
Le verbe, nous l'avons dit, n'a qu'une forme
en ci;éole, et cette forme est une forme même du
verbe français.
Le plus souvent c'est le participe passé du verbe
français que le créole a retenu.
Il y a, ce nous semble, à ce fait une explication
plausible : la fréquence et l'immobilité de la forme
participe dans la proposition française. Tandis
qu'aux temps simples la terminaison vient modi-
fier la forme et le son du verbe, tous les temps
composés, au contraire, ramènent à l'oreille le
participe passé toujours sensiblement le môme, Ve
muet du féminin n'y créant que par exception une
diflférence phonique appréciable. Le créole, qui
s'est uniquement fait avec l'oreille, a donc néces-
sairement choisi dans le français le son qui lui
revenait le plus fréquemment, et c'est du participe
passé français qu'il a fait son verbe *.
* Lorsque le français a renonce à la déclinaison du haut moyen âge, une
sélection fondée sur des motifs analogues lui a fait retenir presque partout
la forme accusative du nom et de Tadjectif, à l'exclusion de la forme du
nominatif.
PAT. CR. 3
50 LE PATOIS CREOLE.
Dans les verbes delà première conjugaison fran-
çaise l'infinitif er et le participe é amenant un son
identique, c'est dans l'intérieur de la seconde con-
jugaison que nous devons trouver la confirmation
du fliit que nous établissons. Bâtir, bouillir, rem-
plir, étourdir, fournir, dormir, mentir, partir,
sentir, sortir, tenir, venir sont en créole, bâti,
houi, rempli, totirdi, fourni, dourmi, menti, parti,
senti, soiirti, tini, vini; mourir est mort; souflfrir,
couvrir, offrir sont souffert, couvert, offert *. •
Le fait sera surabondamment démontré quand
nous aurons vu ce qu'il est advenu des verbes de
la troisième et de la quatrième conjugaison fran-
çaise.
Rappelons d'abord au lecteur que les verbes en
air et en re sont de beaucoup les moins nombreux
du français, la troisième conjugaison ne comptant
que 30 et la quatrième que 60 verbes. Mais de ces
quatre-vingt-dix mots, si l'on se souvient que le
créole n'a mission de desservir que les plus humbles
besoins de la vie, combien peu doivent lui être
nécessaires, et, partant, combien lui être inconnus.
Qu'avons-nous affaire ici de mots qu'ignore pres-
* On entend parfois mo té soufvi, j'ai souffert; nio cottvii, je couvre,
c'est une tjutativc malheureuse pour se rapprocher du français infinitif.
GRAMMAIRE. 51
que le français des humbles: prévaloir, condes-
cendre, interdire, correspondre, etc. ? De toute la
troisième conjugaison française huit verbes seule-
ment sont de notre ressort : avoir, voir , savoir,
devoir, asseoir, vouloir, valoir, pouvoir; parce
que seuls ils expriment des idées que nous ayons
à traduire. Voyons ce que devient chacun d'eux.
Avoir, dépossédé de ses fonctions d'auxiliaire,
est devenu éna ou gagné ;
Savoir a fait place au synonyme coné, connaître;
Asseoir a pris la forme assise;
Vouloir est voulé ou vlé;
Pouvoir a disparu, remplacé par Vzà]QCÛî capahe
ou capave, capable ;
Devoir est doite ou doit : Il me doit, Li doite
moi ;
Valoir est vaut : J'ai préféré, Mo té vaut mié,
mieux ;
Voir, seul, est voir, : Je le verrai, Mo va voir
li; et encore est-ce un nouveau venu, le créole
lui préférait trouvé ou guetté.
Sur ces huit verbes, deux, on le voit, ont com-
plétement disparu, savoir et pouvoir; trois, avoir,
valoir, devoir ont donné au créole la troisième
personne de leur indicatif présent, éna (il en a),
vaut, doite; un a persisté: voir; enfin les deuxder-
52 LE PATOIS CREOLE.
niers: asseoir et vouloir sont devenus assise et
VON lé, c'est-à-dire ont adopté la terminaison de la
première conjugaison française.
Mais ce passage dans la conjugaison en er, ou
mieux en é, nous le voyons se produire également
pour nombre de verbes que le français termine en
re*; entendre, tende; mordre, morde; moudre,
ffionlé; vendre, vende; descendre, dicendi; rire,
rii; battre, bâti; rendre, rende; plaindre, plaigne;
éteindre, teigne; connaître, coni; mettre, miti,
•etc. C'est qu'en effet , la première conjugaison
française qui compte 3,620 verbes contre 440
pour les trois autres réunies ** , était, par le fait
même de cette supériorité numérique, le type du-
quel devaient tendre instinctivement à se rappro-
<:her les formes d'un idiome qui, n'étant pas fixé
par l'écriture, demeurait éminemment plastique
et malléable.
L'attraction qu'exercent les corps est en raison
directe de leur masse, dit la physique; cette grande
loi semblerait vouloir une fois de plus se dé-
montrer ici. Alors que toute force créatrice s'est
* Voire même en ir, une chanson dit : Mo comére hati moi. Ma com-
•"«re me hait. De conduire le cocher malabar a fait eondiré.
** Dictionuaire de l'Académie, édition de iSîS-
GRAMMAIRE. 53
retirée des conjugaisons en oir, en rc, et même en
ir^ impuissantes à se recruter parla voie du néolo-
gisme, la conjugaison en er, au contraire, s'en-
richit chaque jour de créations nouvelles, et, qui
plus est, de lentes conquêtes sur ses rivales. Que
des besoins nouveaux donnent entrée dans la
langue française à un v.erbe nouveau , c'est un
verbe en er qui se produit, et, pour ne pas sortir
du cercle où doit se renfermer cette étude, nous
donnons droit de cité chez nous à « désavaner w^
« déchicoter » , « guaner » , « claircer » , « tur-
biner », et à bien d'autres encore. D'autre part, si
le lecteur parcourt la Uste des verbes défectifs * du
français actuel, véritables moribonds que la vie
abandonne insensiblement mais à coup sûr, alors
qu'il n'en comptera que 6 dans la conjugaison en
er, il en trouvera 13 dans celle en ir, 18 dans la
seule conjugaison en oir, et 3 5 dans la conjugaison
en re. Or, les pertes que fait la langue, elle doit
de toute nécessité les compenser par des acqui-
sitions nouvelles, et c'est, nous le savons, sur le
type en er que se modèlent exclusivement les
* Grammaire générale et historique de la langue française, par M. P. Poi-
te%-in. M. A. Brachet réduit cette liste aux nombres suivants : 2 verbes en er,.
6 en ir, i} en oir ou re.
54 LE PATOIS CRÉOLE.
verbes nouveaux venus. Le douzième siècle con-
naissait « tistre », « afflire», le temps en a fait
tisser, affliger; « tussir » est devenu tousser;
« empreindre » cède la place à imprimer, etc.,
etc.
La conjugaison en er étant donc la conjugaison
française par excellence, est par cela même la
conjugaison essentiellement créole.
Quelques verbes de la conjugaison en re ne
sont pas rentres dans la conjugaison en er :
Perdre, cuire, confire ont retenu leur parti-
cipe passé. — Ex. : Fous perdi vous létemps, Vous
perdez votre temps. Couit douri:i^, Cuisez le riz.
Piments confit, des piments confits.
Huit persistent sous la forme de leur infinitif:
boire, croire, dire, lire, coudre devenu couder
écrire ou crire, faire prononcé /</r^, frire : posson
frire, du poisson frit.
Prendre a son indicatif prend. — Ex. : On
l'a pris. Té prend li.
Pendre et fendre ont une forme double : pende
et pendi, fende et fendi.
Cette forme double existe dans tous les verbes
en é qui changent IV fermé en e muet chaque fois
que la prononciation lie au verbe le complément
qui suit; Vi final se change de même en e muet
GRAMMAIRE. 5)
dans les verbes fini, Uni, vini, — Ex. : Mo
cône li , Je le connais. Li vine av moi. Il vient
avec moi. Foulé, sivré, vouloir, suivre, gardent
toujours IV fermé.
DES VERBES COMPOSÉS.
De « tenir » le français a formé, ou reçu tout
formés du latin, retenir, contenir, détenir, main-
tenir, soutenir, etc. ; de même de « tourner » il
a fait détourner, retourner, contourner, etc. Le
créole ne reconnaît le composé qu'alors que la
signification du verbe simple est tellement dis-
tante que l'emploi en rendrait la phrase inintel-
ligible. Il dira Fonce laporte. Enfonce la porte.
Napas fonce mo çapeau^ Ne défoncez pas mon
chapeau. Mo posé. Je me repose. Ene da-
mcT^ane fine houitte houtéyes , Une damejeanne
contient huit bouteilles. Li fine levé, Il s'est
relevé. Au besoin la particule itérative re se
rendra par encore : Il est retourné, Li fine
tourne encore. Il est revenu, Li fine vine encore.
Il a redit, repris, redemandé, Li fine dire, prend,
dimande encore, etc.
Certains verbes simples subissent eux-mêmes
cette aphérèse de la première syllabe : imaginer,
$6 LE PATOIS CRÉOLE.
ma:(iné; écumer, qnhné; étourdir, tourdi; atta-
cher, tacé, etc., etc. *
En revanche certains verbes simples ont dis-
paru au profit d'un composé : mener est amené,
emplir est rempli. Enfin le créole a créé certains
composés que le français ne connaît pas : Je
commence à le haïr moins, Mo comence déhate li
morceau (à le déhaïr un peu), où la particule ré-
solutive dé de délier, dégourdir est correctement
employée. De même délargué, démaillé, décessé,
etc.
FORCE VERBALE DONNÉE AU SUBSTANTIF
ET A l'adjectif.
Certains substantifs et certains adjectifs ont
reçu la force verbale :. ils prennent les auxiliaires
et reçoivent le régime comme de véritables verbes :
Bomatin mo té laçasse perdrix , Ce matin j'ai
chassé la perdrix.
A soir mo pour lapéce hotirilte. Ce soir je dois
pécher à Thouritte.
Mo té pér so papa, J'avais peur de son père.
Mo va content toi, Je t'aimerai.
* Voir à la phonétique.
GRAMMAIRE. 57
Li fine voJor ou // fine coquin mo lar:^ent, Il a
volé mon argent.
Mo soif divin, mo faim laviande, J'ai soif de
vin, j'ai faim de viande.
Mo pour çagrin toi, Je vais te regretter.
Çarite moi éne cace, Faites-moi Taumône d'un
cache.
Li té honte so manman, Il avait honte de sa
mère.
Li fine sale mo robe, Il a sali ma robe.
Caries, lésse moi prope vous T^oréyes, Charles,
laissez-moi nettoyer vos oreilles.
Gardien mo Use, sivouplé. Gardez ma chaise,
s'il vous plaît.
Pointi vous dibois, H napas piqué, Taillez votre
morceau de bois en pointe, il ne pique pas,
etc., etc. •
L'adverbe debout a formé le verbe dibouté (« to
stand ») : Mo napas pour dibouté mo bisoin assise ^
Je ne resterai pas debout, j'ai besoin de m'asseoir.
DE QUELQUES VERBES EMPRUNTÉS A LA LANGUE
NAUTIQUE.
Si le créole dérive du français, ce n'est pas, le
lecteur le sait de reste maintenant, de la langue
3-
58 LE PATOIS CRÉOLE.
littéraire, mais exclusivement de la langue parlée.
Les premiers colons de cette ile, nos vieux papiers
de famille sont là pour le dire, appartenaient pres-
que tous aux provinces maritimes de la France,
pour les deux tiers au moins à la Bretagne. De là
le nombre considérable de ternies créoles em-
pruntés au vocabulaire nautique, à l'exclusion des
synonymes qu'emploie le français même familier.
Renverser est çaviré ou capoté, chavirer, capo-
ter. Tourner, retourner est viré, virer. Attacher
est amaré, amarrer. Lâcher, dénouer est largué,
larguer. Aborner, limiter est balisé, baliser; d'où
baliiaie, abornement, limite. Heurter est abordé,
aborder. Saisir est souqué, souquer. Alléger est
soula:^é, soulager. Préparer est paré, parer. Traî-
ner, tirer est hissé, hisser, etc., etc.
Mais le créole n'a garde d'employer ces mots
dans toutes les acceptions du mot français cor-
respondant; il leur conserve le sens que leur
donne la langue nautique.
Ainsi, Retournez mon matelas, Fire mo ma-
telas; mais Retournez chez vous. Tourne vous
lacase.
On l'a saisi par le cou. Fine souq^fe H dans so
licou; mais J'ai été saisi, interloqué, Mo té sési.
Attachez votre peignoir, Arnare von pénoir;
GRAMMAIRE. 59
mais II s'attache à moi, il ne veut pas me lâcher,
Li tace av moi, li napas vlé largué.
La longuevue tire, traine à vous un navire qui
est dans le lointain, Longuevie hisse av vous éne
navire qui dans loin; mais Tirez, ôtez vos sou-
liers. Tire vous souliers. Ne laissez pas trainer
votre robe, Napas lésse traie vous robe.
Largué est le verbe simple pour lâcher, mais
que le nœud résiste, c'est délargué : On a at-
taché ce cordon de façon que je ne puis le dé-
nouer, Zautes fine a mare ça cordon là éne magnére
qui mo napas capav délargue li.
Le lecteur trouvera plus loin, dan$ nombre de
locutions des preuves surabondantes de cette
influence de la langue nautique sur le patois
créole.
CHOIX DU VERBE PITTORESQUE.
Le créole recherche l'image, et l'image résulte
surtout du choix du verbe: c'est donc toujours
lé verbe pittoresque que préfère le créole. Bien
que la démonstration de ce fait se trouve éparse
dans tout le cours de cette étude, les quelques
exemples suivants accuseront mieux encore ce
trait caractéristique du créole.
60 LE PATOIS CRÉOLE.
Il m'a donné un coup de pied, Li fine envoyé
moi ine coudepied.
Il m'a jeté des pierres, Li fine ronflé moi cou-
deroces.
Je lui tire mon coup de fusil, Mo pitte li nw
coudefisiL
J'étais en nage, Mo lécorps té coule dileau.
Le cheval était couvert .d'écume , Couvai ti
quime dileau.
Il me fait les gros yeux, Li tire so li:(ié av moi.
Je lui ai clos le bec, Mo fine saute so labic
{sauté, enlever).
On lui a donné une dose de sel. Fine passe li
eue dose disél.
Il exerce sa langue à mes dépens, Li batte la-
langue làhaut moi.
Il dit de moi des choses indignes, Li lave so
laboHce av moi.
Sa foUe recommence, So fouca levé.
Depuis ce matin je marche, Dipis bomatin mo
pile cimin.
Ma robe éclipse la tienne, Mo robe casse ça
qui pour toi.
Bien mis aujourd'hui, en guenilles demain.
Alourdi casse en fin, dimain tape langouti, etc., etc.
Le verbe travaillé est le verbe essentiel pour
GRAMMAIRE. 6l
tous les noms de métier, de profession. — Ex. :
Que fait-il } Quel est son état ? Qui li travaille ?
Il est ferblantier, avocat, maçon, médecin, Li tra-
vaille ferblanquié, T^avocat, maçon, doctére, etc. •
L'étude de deux ou trois verbes complétera
notre démonstration.
Courir a donné le créole couri, mais au sens
particulier de se sauver, s'enfuir : Je viens, il se
sauve, Mo vini li couri. Courir, quand c'est le
fait pur et simple, est galoupé ou galpé, qui est
déjà descriptif : Je cours mieux que toi , Mo
galpé mié qui toi. Mais sous le plus léger pré-
texte, vingt synonymes vont arriver, apportant
chacun leur image, et « je cours » sera : mo lar-
gué, je lâche; mo bourré, je bourre; mo vané, je
vanne; mo balié, je balaye; mo piqué, je pique;
mo taillé, je taille; ino diciré^ je déchire; mooff!
C'est le signal du starter, ce sont les jambes qui
s'ouvrent au point de faire craindre que le tronc
ne se déchire par le milieu, c'est l'éperon du jo-
ckey, c'est le jeu des ciseaux, la balle du grain que
chasse le van , la poussière qu'enlève le balai.
N'est-ce pas assez : Le^^éles av moi, J'ai des
ailes ; Mo iéve , Je suis un lièvre ; au besoin
ce sera plus rapide encore : HounI àcote moi?
Houn! où suis-je?
62 LE PATOIS CRÉOLE.
Fani, c'est répandre , éparpiller , séparer. —
Ex. : Fane dileau par terre» Répandre de l'eau
par terre. Napas lésse en tas, fane :(autes, Ne les
laissez pas en tas, séparez-les. On vous offre un
verre 'de vin, vous en demandez deux doigts;
c'est un rouge bord qu'on vous sert. Il n'y en
a réellement que deux doigts , mais dé doigts
fané.
L'emploi de faner au sens de répandre a pé-
nétré dans notre français-créole. Un jeune homme
chargé dans un repas de noce du toast tradi-
tionnel aux demoiselles, n'hésitait pas à termi-
ner son improvisation par cette image heureuse :
« Messieurs, Aux roses fanées autour de cette
table ! »
DE L'ADVERBE.
ADVERBES DE MANIERE.
Les adverbes en « ment » que le créole em-
ploie, sont les mots français eux-mêmes; mais ils
sont fort peu nombreux. — Ex. : Allez vite. Aile
vitement. Parlez bas, Cause doucemenl.
Le créole substitue volontiers l'adjectif à Tad-
GRAMMAIRE. 6}
verbe. — Ex. : J'étais assis tranquillement, Mo té
assise tranquille. Il m'a parlé malhonnêtement, Li
té cause maihonéte av moi. Ils ne savent pas tra-
vailler proprement, Zautes napas cône travaille
prope, etc.
« Bien » et « mal » sont créoles.
« Mieux * » est plutôt plis tnié. Le lecteur re-
connaîtra le proverbe : Plis vaut mié vous pitit
gagne larhime qui vous arrace so néne:(^, Il vaut
mieux laisser votre enfant morveux que de lui ar-
racher le nez.
« Pis » est plis pire. D'où : « tant pis » est tant
pire.
« Tant mieux » est tant mié ou bienfé, bien
fait. — Ex. : Le médecin Tant pis et son con-
frère Tant mieux, Doctére Tant pire sembe son ca-
merade Bienfé,
ADVERBES DE LIEU.
Où. Le créole le rendait toujours par hcote ou
cote y à côté. — Ex. : La maison où il demeure,
où il va, d'où il vient, par où il passe, Lacase àcote
li resté, àcote li allé, àcote li vini, àcote li passé.
* Je préfère est devenu mo vaut mié. Je préfère mourir que de rester dans
cette maison, Mo vaut mié mort qui reste encore dans ça lacase ïd.
64 LE PATOIS CRÉOLE.
Aujourd'hui y a où » conjonaif, entre deux
verbes, est toujours àcote, — Ex. : Dis-moi où tu
vas. Dire moi côte to allé; mais où interrogatif
peut se traduire par où H* ou bien où /iVi. — Ex. :
Où est ta nicre? Où li to manman? Où lili to man-
watt? Acote to manttian?
Ici. Viens ici. Fine ici.
Là, là ou plutôt làbas. — Ex. : C'est là qu'il
demeure, Làbas méttte li resté.
Dessus, dessous sont làhaut, enbas. Donc :
\'ous l'avez mis sens dessus dessous. Fous té mette
li soti làhaut ettbas.
Devant, derrière sont divattt, dériére, — Ex. :
Xe le portez pas sens devant derrière, Kapas attiétie
li so divatit dériére.
Dedans, didatis ou cndans, — Ex. : Sa mala-
die est intérieure, So malade etidatts.
Dehors, dohors. — Ex. : Je dois diner en ville,
Mo pour dine dohors.
Partout aujourd'hui partout. Le français quel-
que part étant quiquepari, panout était tout qui-
quepart. — Ex. : Je Tai cherché partout, je ne l'ai
* C. .. •: Tf.flrn.ji; ? -.o: t n::-:. où csî-tllc :a n:cicrP:::5 ]e rc Joi blemcnt
qi.'jiïtc'.iotM t le crcc'lc a faii ri. ;/;/. Ci ca dcnne de tnême ci çaça; nous
«MMi> \u: j-j.; çsça, qu'cM-ceîar
GRAMMAIRE. 65
trouvé nulle part, Mo fine rôde li tout quiquepart,
mo napas fine trouve li auquéne part.
Ailleurs, lautepart, — Ex. : Vous le trouverez
peut-çtre ailleurs, Quiquefois ou a trouve li laute-
part ou éne lautepart,
ADVERBES DE TEMPS.
Hiére, avanhiére, a:(ourdi et par abréviation
T^ourdi et dourdi, dimain, aprésdimain, bientôt,
qui est nouveau en créole, souvent, quiquefois,
touT^ours, Tramés, longtemps, etc.
Je Tai vu il y a deux jours, Mo té voir li laute
avanhiére.
Maintenant , à présent sont àçthére , à cette
heure, qui a pour corrélatif Ihére là, à ce mo-
ment-là.
Tout de suite, à l'instant, ioutsite.
Autrefois, jadis, lautefois, lé temps margoT^e ,
au temps amer.
Tantôt. Le créole ne le connaît que comme sy-
nonyme de dans l'après-midi. — Ex. : L'après-
midi se faisait. Té comence tantôt. Une après-midi,
Éne T^our tantôt, ou plus brièvement Éne tantôt*.
* On dit aujourd'hui : Li sourti tout lé tantôt, Il sort toutes les après-
midi. C'est une des portes par lesquelles l'article pluriel « les » est entré
dans le créole. Voir plus haut au chapitre de l'Article.
66 L£ PATOIS CRÉOLE.
Quant à tantôt répété, le créole le traduit en
répétant éne fois. — Ex. : Il dit tantôt oui, tantôt
non, Ene fois li cause oui, étufois îi cause non.
•
ADVERBES DE QUANTITÉ.
Beaucoup, boucoup, bon morceau, plein.
Je le connais beaucoup, Mo cône li boucoup. Je
souffre beaucoup de la tète, Mo latéte boucoup fire
mal.
Beaucoup d'argent. Bon morceau lar:^ent. J'ai
beaucoup de gâteaux pour vous, Mo éna plein bon-
bons pour ÏL'OUS.
Une quantité, éne bande, qu'on prononce aussi
t'tie banne. Il a répandu une quantité d'eau par
terre, Li fine fane éne bande dileau partére.
Assez. Assez me conter de bourdes, Asse:;;^ fire
vous mirac av moi (vos miracles). Quand « assez »
est le dernier mot de la phrase, on le fiût volon-
tiers suivre de boucoup. — Ex. : Vous ne m'en
donnez pas assez. Vous napas donc moi asse:( bou-
coup.
Peu, napas boucoup. — Ex. : Il a peu d'esprit,
Li napas boucoup siprit. Je le connais peu, Mo na-
pas cône li boucoup.
Un peu, éne pé, mais il est relativement récent.
GRAMMAIRE. 6/
Un peu était morceau. Donnez-moi un peu d'eau,
Donc moi morceau dileau. Attends-moi un peu.
Aspire moi morceau,
« Un peu » se rapprochant de « assez » , est éne
pé boucoup. — Ex. : Il y avait un peu, assez de
monde. Té gagne inpé boucoup dimoune.
Un petit peu, très-peu, éne ptit morceau, éne
guine *, éne ptit guine. Donc :
Un tout petit peii, éne guine guine ; et enfin,
éne tout ptit guineguine, avec lequel nous sommes
aux fractions infinitésimales, aux atomes. — Ex. :
On m'a battu parce que j'avais volé un grain de
sucre, Zautes té amarre moi àcause mo té volor éne
tout ptit guineguine disique.
Trop, trô, — Ex. : Il parle trop, Éna trô la-y
bouce av H, Il est trop en-dessous pour que je me
fie à lui, Li trô enbas enbas pour mo fié H, Les Ma-
labars diront toujours trop boucoup.
Si et tant se juxtaposent. — Ex. : Je vous aime
tant, Mo sitant content vous. Il est si nonchalant,
Li sitant gnangnan.
Très, fort n'existent pas, bien les remplace. —
Ex. : Il est irès-malade, Li bien malade, ou Li ma-
* C'est vraisemblablement le français guigne. Je n'ai pas pour une guigne
de chance.
68 LE PATOIS CRÉOLE.
lade même, Li bien malade même. Même ajoute
singulièrement à l'énergie de l'expression et aide
par là à rendre une foule de superlatifs. — Ex. :
C'est très-bien, Li bien même. C'est tout à fait
bien, Li bienbien même. Il était très-bien mis, Lî
tê faraud même. Courez! Taillé même! Dépêchez!
DêgaT^ê même!
Plus, le plus sont pli, — Ex. : Plus doux. Pli
douce. Devant « que », un substantif, ou comme
dernier mot de la phrase, c'est plisse. Plus d'ar-
gent. Plisse lazTieni. Plus que toi. Plisse qui toi.
J'en veux plus, Mo vlê plisse. Le Malabar àxt plis
boucoup.
Moins, le moins n'existent pas, c'est plis ptit
morceau, plis ptit guine, ou napas sitant.
Plus répété donne tantplisse répété. — Ex. :
Plus je la vois, plus je l'aime, Tantplisse mo trouve
li, tantplisse mo content li.
Aussi, oussi. Le créole ne l'employait guère
qu'avec la valeur de « de plus ». Toi aussi, Toi
oussi. Son père aussi, So papa oussi.
Ne... plus, napli,,. encore. — Ex. : Je ne le
ferai plus, Mo naplis va f ère li encore.
GRAMMAIRE. 69
ADVERBES d'aFFIRMATION ET DE NÉGATION.
Oui a souvent pour synonyme sifé, si fait,
et Non, napas. Mais en leur lieu et place arri-
vaient volontiers deux sons inarticulés que l'écri-
ture est impuissante à figurer. — Ex. : Viendrez-
vous? Esqui wou a vint? Oui, Houn! — Non,
Houn whoun! Il y faudrait l'intonation et le mou-
vement de la tête et des épaules.
PARTICULES CONFIRMATIVES.
Ça. Qu'est-ce? Qui çaça? Où? Côte çaça.
Là. Hé vous ! Hé vous là. Le voilà, Avlà H là.
Corne ça. Je lui dis : attends un peu, Mo dire H
corne ça, aspére morceau.
Même. Tiens bon! Tiômbo même!
Oui. Vraiment, il sait, Li coné, oui.
Sifé va. Oui vraiment, je l'aime, Sifé va, mo
content li.
Nous en verrons d'autres à l'interjection.
DE CERTAINS ADVERBES ET DE QUELQUES
LOCUTIONS ADVERBIALES.
Peut-être, aujourd'hui pitéte. C'était quiquefois,
quelquefois. — Peut-être viendra-t-il, peut-être
70 LE PATOIS CRÉOLE.
ne viendra-t-il pas, Quiqnefois H a vint, quiquefois
H napas va vini.
Au hasard, à l'aventure, sans réflexion, bona-
vini. — Ne choisis pas, prends au hasard, Napas
çosir, prend bonavini. Il n'est pas bon de parler
sans réflexion, Napas bon cause bonavini.
Soi-disant, censé. — Ex. : Comment es-tu ici,
tu étais soi-disant malade. Cornent to ici, censé ta té
malade.
En suspens, dans le doute, Enpendant *. —
Ex. : Je suis en suspens, je ne sais quoi faire, Mo
enpendant, mo napas coné qui mo a fére.
Comment, comme, cornent ou câma. — Ex. :
Il est grand comme Eugène, Li grand cornent
I:^éne. Il n'y a pas de petits-maitres comme les
marins, Napas farauds cornent maillots, dit une
chanson; la prose prononce matlots.
Comme si, coma dire. — Ex. : Il fond sur moi
comme s'il voulait me tuer, Li fonce làhaut moi,
coma dire li té vlé touye moi.
Environ, aujourd'hui approçant. — Ex. : Il y
avait environ huit ans. Té éna approçant houite ba~
nanées. On disait Té éna houite bananées corne ça.
* Enpendant traduit « suspendu » au propre : D'armoire point, tous ses
vôtenicnts sont suspendus à des cordes Lornioirc napas, tout so Unie enptn-
ilant av laeôrdes.
GRAMMAIRE. 7I
Au milieu de deux, dans mitan. — Ex. : Frappe
la bille du milieu, Tafe canette dans mitan. Mais :
Au milieu du bassin, Dans milié bassin.
Ensemble, ensembe, sembe, et même ensembre.
Il remplaçait la conjonction « et ». — Ex. : Son
fusil et son chien, So fisi sembe so licien. Sembe tra-
duisait « avec ». — Ex. : Les garçons avec les
filles, Garçons ensembe filles. Couvert avec du vé-
tiver. Couvert ensembe vitiver.
Corne ça même. C'est là un des idiotismes qui
frappent le plus l'étranger. Cette locution, d'un
emploi très -fréquent, est l'équivalent de vingt
expressions françaises; elle traduirait : ni bien
ni mal, sans propos délibéré, je ne sais trop
pourquoi, à la bonne franquette, et bien d'au-
tres :
— Comment vous portez-vous aujourd'hui? —
Corne ça même.
— Comment trouvez-vous que j'aie chanté? —
Corne ça même.
— Pourquoi l'avez-vous fait? — Corne ça même.
Le marquis de Mascarille, au lieu de : « Tandis
que sans songer à mal je vous regarde », aurait
dit : Lhêre mo après guête vous corne ça même,
etc., etc.
Pi. Le verbe « puer » la formé. — Ex. : Ça ne
72 LE PATOIS CRÉOLE.
s'appelle pas sentir mauvais; les guêpes mêmes n'y
peuvent tenir, Napas pèle senti pi, mouces :(aunt
même napas capave Uni, Bien des gens ici, dans
leur français un peu aventureux, disent : « Dieu!
que ça sent pu. »
Dégageons quelques faits généraux de cette très-
longue énumération.
Les idées abstraites de quantité, de temps et de
lieu, sont représentées d'aussi près que possible en
créole par les substantifs concrets morceau, pour
la quantité, Ihére, l'heure, pour le temps, cote,
côté, et part*, pour le lieu. A l'aide de composi-
tions dont ces substantifs faisaient la base, le créole
s'arrangeait pour se passer de la plupart des im-
portations dont on l'a graduellement enrichi.
Une certaine quantité d'eau , c'est morceau di-
leau; beaucoup d'eau, hon morceau dileau; peu
d'eau, ptit morceau dileau. Le redoublement de
l'adjectif nous donnera hon bon morceau dileau,
une très-grande quantité d'eau ; ptit ptit morceau
dileau, une très-petite quantité d'eau ; et, compo-
sition plus originale encore, il suffira de répéter le
* Pari, dégjgé des locutions françaises <« quelque part, nulle part, d'autre
part », est en créole l'équivalent du nom « lieu ». — Ex. : Je dois aller d.^ns
un lieu où tu ne peux pas venir, Mo pour aUe ène pari qui lo napas capabe
fini.
GRAMMAIRE. 73
substantif lui-même pour traduire « ni peu, ni
beaucoup »; « ni trop, ni trop peu ». — Ex. :
Ne m'en donnez ni trop ni trop peu, Done moi
morceau morceau.
DE LA PRÉPOSITION.
Le créole, en simplifiant le nombre des rapports
des mots entre eux, devait nécessairement dimi-
nuer le nombre des prépositions; mais il est cu-
rieux de constater la disparition des deux préposi-
tions « à » et « de », celles précisément qu'emploie
le plus souvent le français et dont, par conséquent,
il pouvait sembler à priori que le créole dût le
moins facilement se passer. Les voici, l'une et
l'autre, dans la plupart de leurs fonctions; on verra
comment le créole les supprime ou les remplace.
À. J'ai donné une robe à Jeanne, Mo fine done
Zanne éne robe.
— Cette robe est à Jeanne, Ça robe là pour
Zanne.
— J'ai remis la robe à Jeanne, Mo fine done robe
av Zanne.
— Je demeure à Moka, Mo reste Moka.
PAT. CR. 4
74 LE PATOIS CRÉOLE.
— Je vais à Moka, Mo aile Moka.
— Je vous renvoie à lundi, Mo renvoyé vous
lincli,
— Il a de cinq à six ans, Li éna cinq six bana-
nées.
— Des souliers à talons. Souliers talons,
— Toile à matelas, Latouéle matelas.
— Une sauce aux piments, Éne lasauce piments.
— Tenez votre chapeau à la main, Tine vous
çapeau dans vous lamain.
— Mettez les chevaux à la voiture. Mette cou-
vais dans caléce.
— Tournez à droite. Vire dans vous lamain
dréite.
— La chasse au lièvre, Laçasse iéve.
Enfin, devant un infinitif:
— J'aime à rire, Mo content rié.
— Nous avons à sortir. Nous éna pour sourti, la
préposition pour marquant le futur.
De. La maison de mon père, Lacase mo papa.
— Je viens du grand port, Mo vine grand
port.
— Un chapeau de Manille, Ène çapeau Manille.
— Un chatignis de mangues vertes, Ene çatinis
mangues vert.
— Une bouteille d'encre, Ène boutéye lenque.
GRAMMAIRE. 75
— J'ai perdu une heure de temps, Mo fine perdi
éne hère létemps.
— Une aune de ruban, Êne laune riban.
— Un ruban d'une aune, Éne riban éne laune,
— Otez vos souliers. Tire souliers dans vous H-
pieds.
— Un grand mal de tête, Éne grand malade la-
tête.
— Il a peur de vous, Lipére wou.
— Un noir du continent, Éne noir grand terre.
— Un Anglais, Éne Angles, éne blanc Angle-
terre.
— Un Français, Éne blanc en France.
Enfin, devant un infinitif:
— J'ai envie de boire, Mo envie boire.
— L'heure d'aller se coucher, Lhére pour aile
dourmi, la préposition pour marquant le futur.
A n'existe que dans quelques compositions ad-
verbiales: àcote, où; àçthére, à présent. 7)^ est par-
tie intégrante d'un grand nombre de noms com-
posés. Ainsi, coup de tête, coudetéte; coup de
pierre, couderoce; coup de pied, coudepied; coup
de poing, coudepoing, où les parties sont indivisi-
bles en créole. La preuve en est qu'on dira non
«Jeter une pierre », mais Envoyé éne couderoce,
dût la pierre ne point porter coup. Coudepoing est
76 LE PATOIS CRÉOLE.
si bien un seul et même mot que « poing » n'existe
pas dans le créole qui dira : Monte to coudepoing,
Montre ton poing, Frétne to coudepoing, Ferme
ton poing. D'autre part, « pied » et « tête » ont
ici perdu l'article qui en est devenu partout ail-
leurs partie intégrante, latéie, lipied. Enfin, en de-
hors de ces locutions consacrées, on dira : Anons
boire éne coup larac, Allons boire un coup d'arac.
Li fine flanque moi éne coup lamance balte, Elle
m'a donné un coup de manche à balai.
Pour. Nous avons vu sa fonction d'auxiliaire
dans la conjugaison du verbe. — Ex. : Mo pour
man^é, Je vais manger, je dois manger. Nous
l'avons vu marquant la possession. — Ex. : Le
mien vaut mieux que le tien, Pour moi plis vaut
mié qui pour toi. Dans ses autres emplois, le créole
s'en passerait volontiers. — Ex. : Pour une piastre
de sucre, Éne piasse disique. Engagé pour un mois,
Enga:(ê éne mois.
Par. Par n'existe pas dans le complément pas-
sif. — Ex. : On est fatigué par ses cris, Dou-
mounde lassé av son guélé. Il n'existe- pas non
plus au sens distributif. — Ex. : Je donnerai
deux piastres par homme, Mo va done dé piasses
éne éne doumounde. Non plus que dans le sens de
« à travers ». — Ex. : J'ai passé par les Pample-
GRAMMAIRE. 77
mousses, Mo té passe Pamplemousses. Pas davan-
tage quand il signifie « par le moyen de ». — Ex. :
Nous sommes venus par bateau. Nous té vine
dans bateau.
Nous ne le rencontrons que dans quelques locu-
tions : par làhaut, par enbas, par ici, par làbas.
Avant, après. Le créole les connaît aujour-
d'hui. Mais, au moins à la question de lieu, il leur
préfère « devant » et « derrière ». Il demeure après
le Pont-Bourgeois, Li reste dériére Pont-Bour:(ois.
Avec, avéque, le plus souvent av, quelquefois
éc. C'est la plus usitée des prépositions créoles.
Outre tous les usages que connaît le français, elle
en a plusieurs autres. Nous l'avons vue* au passif.
— Ex. : J'ai été bien trompé par cet enfant, Mo
té bien trompé av ça pitit là. Au sens de « à ». —
Ex. : J'ai remis la lettre à sa femme, Mo fine
done létte av so Madame. Au sens de « de ». —
Ex. : Malade de chagrin. Malade av çagrin.
Elle traduit de plus la préposition « contre » dans
la plupart des cas. — Ex. : Il est en colère contre
moi, Li encolére av moi. Appuyez-le contre la
porte. Mette li dourmi av laporte. Ils se sont tous
mis contre moi, Zautes tout té mette av moi.
Sur, sous, làhaut, enbas. Sur la tête, Làhaut
latéte. Sous les pieds, Enbas lipieds.
78 LE PATOIS CRÉOLE.
Dans. Tous les emplois du français. — Ex. :
Nous avons vu le cheval à la voiture, couvai dans
caléce.
Depuis, dipis. Depuis ici jusque-là, Dipis ici
^ousquà'là; mais le créole disait avant qu'il connût
:(ousquà ou /^isquà, jusque, au lieu de : J'ai sauté
depuis ici jusque là, Mo té saute dipis là, dipis-là,
ce qui était plus original.
Devant, derrière, divant, dériére.
Près de, à côté de, àcôte ou cote. — Ex. : As-
sieds-toi près de moi. Sise côte moi.
Proche de^proce, et surtout tout proce. — Ex. :
C'était proche du rivage. Té tout proce bord la
mère.
Chez, lacase. — Ex. : Allez chez Monsieur
Lucien, Aile lacase Msié Licien. Ici le créole a, par
un hasard singulier, retrouvé le mot du latin po-
pulaire par delà sa transcription française : chez,
on le sait, est l'ablatif ra^^.
Pendant, pendant.
En n'existe que dans quelques locutions : en
1ère, en l'air, enbas, enpendant, en suspens.
Sans est d'introduction assez ancienne. — Ex. :
Vantard sans argent, Vantard sans disél (sans sel).
Voici n'existe pas. Voilà est avlà qui traduit à la
fois « voici » et « voilà ». — Ex. : Voici ou voilà ta
GRAMMAIRE. 79
sœur, Avià to sére; ou, pour plus de précision,
Avià là to sére. Le voici, le voilà, Avlà li là.
Dès, vers, envers, devers, entre, parmi, hors,
outre, etc^, n'existent pas : le créole y supplée
par quelque périphrase.
DE QUELQUES LOCUTIONS PREPOSITIVES.
Au delà de, par delà sont laute coté. En deçà
de, ça côte ici. — Ex. : Il demeure au delà de la
rivière, en deçà du corps de garde, Li reste laute
côté lariviére, ça cote ici corde garde.
Loin de est loin; près de est proce, à côte, cote.
— Ex. : Loin de la porte, près du Ut, Loin laporte,
cote lilit.
Par-dessus est par làhaut; par-dessous est par
enhas.
Au-dessus de est làhaut; au-dessous de est
enhas.
A cause de est àcause; avant de est avant.
Le long de est tout dilongue. — Ex. : Le long
de la route. Tout dilongue cimin.
Vis-à-vis existe.
Au lieu de est aulière. — Ex. : Taisez-vous au
lieu de parler, Frénie vous labouce aulière causé.
80 LE PATOIS CRÉOLE.
DE LA CONJONCTION.
Dans le créole, la phrase, si phrase U y a, n'est
qu'une série de propositions juxtaposées plutôt que
coordonnées ou subordonnées les unes aux autres,
et les rapports qui les unissent entre elles sont as-
sez évidents pour que l'esprit les perçoive sans le
secours d'aucun lien extérieur. La fameuse règle
du « que retranché » n'a jamais trouvé terrain plus
propre à son plein épanouissement. — Ex. : Je
crois qu'il viendra, Mo croire li va vini. J'ai peur
qu'il ne s'en aille, Mo père H allé. Je veux que tu
t'asseyes, Mo vlé to assise, — L'emploi du qui tra-
duisant le « que )> français est ici bien plutôt un
luxe qu'une nécessité, et la phrase, qui s'en pas-
sait, en reçoit un je ne sais quoi d'emphatique et
d'apprêté: on dirait un acheminement un peu gau-
che de la langue parlée vers la langue écrite.
Il serait oiseux de prendre une à une toutes les
conjonctions ou locutions conjonctives du français
pour montrer ce qu'en fait le créole, qui n'en fait
rien. Il suffira de faire voir comment le créole se
passe de celles-là mêmes dont l'emploi est le plus
nécessaire au français et d'indiquer ce qu'il fait de
quelques autres.
GRAMMAIRE. 8l
Et n'existe pas. — Ex. : Son père et sa mère,
So papa semhe so manman. Du riz et du cari, Dou-
ri:^ av cari. De l'eau et du vin, Dileau divin. Je
suis allé et revenu, Mo fine allé ma fine tourné, etc.
Ni n'existe pas. — Ex. : Son père ni sa mère
ne veulent, So papa so manman napas vlé; ou plu-
tôt, car nos gens sont bavards et les mots ne leur
coûtent rien, So papa napas oulé so manman napas
oulé. Il n'est ni blanc, ni noir, Li napas blanc, H
napas noir.
Ou est oubien, ou se supprime. — Ex. : Que
préférez-vous, des patates ou du magnoc? Q,^^
vous plis vaut mié, bâtâtes oubié mayoc ? Qu'aimes-
tu mieux, mon enfant, ton papa ou ta maman ?
Qui to plis content, mo pitit, to papa to manman ?
Lavianne. Le besoin des alinients richement azo-
tés est impérieux.
Mais, aujourd'hui mes. On s'en passait, et il
s'emploie surtout comme interjection. — Ex. :
Mes to malbar! Mais tu es malabar! tu geins, tu
te plains pour rien. Ailleurs, on le supprime faci-
lement : Ce n'est pas bleu, c'est vert. Ça napas
blé, li vére. Je voulais sortir, mais la pluie m'en a
empêché, Mo té vlé sourti, laplie té empéce moi.
Si. Distinguons entre les deux sens de la con-
jonction si en français :
4-
82 LE PATOIS CRÉOLE.
« Dites-moi s'il vient? » C'est une question qui
ne prévoit pas la réponse, laquelle peut être affir-
mative ou négative. La conjonction est franche-
ment dubitative ; l'hypothèse est double ; qu'il
vienne ou qu'il ne vienne pas, vous me le direz,
c'est le latin utrum.
« S'il vient, dites-le-moi. » Ici le cas est simple:
vous ne parlerez que s'il vient; il n'y a point d'al-
ternative.
Le créole distingue rigoureusement. Toutes les
fois qu'il y a alternative, « si » se traduit par
sipas *. — Ex. : Dites-moi s'il vient. Dire moi
sipas H vini.
Dans le cas de l'hypothèse simple, c'est si,
comme en français. — Ex. : S'il vient, dites-
le-moi. Dire moi si H vini.
Mais cette conjonction 5/ est d'introduction pro-
bablement récente puisque le créole emploie une
construction qui la supprime. — Ex. : S'il vient,
dites-le-moi. Dire moi Ihére li vini. Si tu fais
cela, tu vas voir! Lhére to fére ça, to a voir! l'idée
précise de temps se substituant à l'indécision de
l'hypothèse. Dans certains cas, en eflfet, la nuance
* Sipas pourrait bien être le sipas de je ne sais pas, avec lequel à coup sûr
sa parenté est étroite.
GRAMMAIRE. 83
entre lès deux est fugitive : « S'il venait, j'étais là »
est bien voisin de « Quand il venait, j'étais tou-
jours là. » Le créole allant instinctivement au fait
concret, disait et dit encore de préférence : Lhére
H té vint, tou:(Ours mo té /à.
Voici quelques exemples pour conclure :
Je ne sais s'il viendra ou non, Mo napas coné
sipas H pour vint.
Je demande si vous êtes fou ou non, Mo dimandé
sipas ous fou.
Regardez s'il est là ou non, Guété sipas H là.
Mais :
S'il vient, nous le tuerons. Si H vini ou Lhére li
vini, nous va touye li.
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère, Si napas toi
ou Lhére napas toi, hisoin to frère (il faut que ce
soit ton frère).
Quaméme, pour quand même, traduit « toute-
fois », « néanmoins », « cependant », « quoique »,
« bien que ». — Ex. : Je te l'ai défendu et ce-
pendant tu l'as fait; Tu l'as fait quoique je te l'aie
défendu, Mo té empéce toi, to té f ère li quaméme;
To té f ère li quaméme mo té empéce toi.
Après que, avant que, sitôt que, pour que,
pendant que, depuis que, jusqu'à ce que, laissent
tomber la conjonction « que » . — Ex. : Depuis qu'il
84 LE PATOIS CRÉOLE.
est venu jusqu'à ce qu'il soit reparti, Dïpis li té
vini :(ousqu'à lifine allé.
De façon que, de manière que, de sorte que, se
rendent par Éfie magnére gui. — Ex. : Je ferai
de sorte qu'il ne se doute de rien, Mo a fére éne
magnére qui H napas va doute narien.
Parce que, vu que, attendu que, se traduisent
par àcause. — Ex. : Venez à neuf heures parce
que je dois partir à dix. Fine néve hères àcause tno
pour allé di:(^ hères.
De peur que, de crainte que, ont pour équiva-
lent pendgare , prendre garde. — Ex. : Je me
suis caché sous le lit de peur qu'on ne me vit, Mo
té. caciéte cubas lilit pendgare doumounde tourouve
moi.
INTERJECTIONS ET EXCLAMATIONS.
Nous aurons la prudence d'être incomplet :
nous ne voulons qu'indiquer les plus fréquentes.
HounI suivant le ton, indique l'affirmation, l'ef-
fort.
Houwhoun! marque le refus, la contrariété. —
Ex. : Monsieur Edouard, il est temps d'aller se
GRAMMAIRE. 85
coucher, votre femme vous attend. — Laissez!
dites-lui demain; j'ai sommeil, Ppâ Edouard, lé-
temps pour aile dourmi, wou Madame aspire wou.
— Houwhoun, dire H dimain; sôméye aou moi,
Couh! exprime l'étonnement, l'admiration.
Ah iah! l'ironie, le doute.
Ah oîiah! le défi.
Gnioco! l'incrédulité, le refus.
Ayoh! Ahyoh manmani la" douleur.
Papa! Manman! Mayâc! magnoc, manami!
mon ami, marquent l'admiration.
Votiti! menace, c'est le français « veux-tu ! »
Ksskssl sert à exciter.
Quant aux exclamations innombrables du par-
ler créole, en voici quelques-unes; on en trouvera
d'autres aux Locutions.
Son! Touché]
Bavé! Bavebavé! Bave! regarde et sois jaloux.
Asse::^ fére moi bavé, Assez me mettre l'eau à la
bouche!
Laclé! C'est un chef-d'œuvre!
Casse lacase! C'est admirable, c'est exquis! —
La dame de la maison où vous dinez vous sert
du cari et vous demande si vous le trouvez bon;
vous répondez poliment : Casse lacase! ce qui
veut dire : « Vous savez, Madame, si on le fait
86 LE PATOIS CRÉOLE.
bien chez moi; eh bien! celui-ci l'emporte en-
core! » — Nous avons vu ce sens du verbe cassé.
Ho! monoir! Hé mon ami! Cette interpellation
n'est permise qu'entre intimes.
Fiîe to croque! Compte là-dessus; afïûte ton
croc, tes dents !
Mineguéle! Mineguéle lafarine T^acquoH Tu es
déconcerté, tu as reçu un camouflet. Mineguéle
est le substantif affront, désappointement..
Bondîé soidaTie! Dieu vous aide, vous soulage !
Woii a manque li! N'y comptez pas, vous le
manquerez !
Li a vie va! Il se passera du temps auparavant,
il sera vieux.
To séga ! Tu trembles ! tu danses le séga !
Aspére Ihére ptit Zan vine au Pouce! Attends-
moi sous l'orme, attends que petit Jean vienne au
Pouce.
Couit, vidé! Sitôt pris, sitôt pendu! le riz à
peine est cuit que la marmite est vidée.
Pipe cassé, tabac fané! La pipe est cassée, le ta-
bac répandu. Se dit à celui qui vient de recevoir
un affront.
Lhére poules va pousse lédents! Quand les poules
auront des dents, pousseront des dents au lieu de
feront des dents.
GRAMMAIRE. 87
Pont grandriviére fine cassé! Le pont de la grande
rivière est cassé. Se dit à un homme qui a oublié
de boutonner son vêtement.
Envoyé, Moka! Envoie, Moka! C'est de Moka
que nous arrivent au Port-Louis les grosses pluies
d'orage; c'est donc l'éjaculation pour demander
de la pluie.
Zhirondéle Bambous, prend laplie, amène soléye !
Hirondelle des Bambous, prends la pluie, ramène
le soleil ! Le quartier des Bambous est un des plus
secs de l'ile.
Laplie tombé, :(haricots poussé! La pluie tombe,
les haricots poussent. Se dit pour saluer la pluie.
Lacase comére li haut! La maison de ma com-
mère est élevée. Se dit à celui qui vient de se brû-
ler la bouche et lève la tête en aspirant fortement
l'air frais : la case est haute, qu'il n'ait pas peur de
se heurter au faitage.
Çatte carié pitits! La chatte transporte ses petits.
Se dit ironiquement à un adversaire maladroit qui
fait lui-même votre jeu.
88 LE PATOIS CRÉOLE.
DES FIGURES.
REDOUBLEMENT.
Entre tous les procédés qu'emploie le créole
pour arriver à cette intensité d'expression qu'il re-
cherche, il en est un, le redoublement, sur lequel
nous devons insister. Un court parallèle entre
l'emploi qu'en fait le créole et ses usages dans la
langue de Madagascar, démontrera l'importance
de l'élément malgache dans la population primi-
tive de notre ile. En effet, des différentes races
noires qui, transportées sur notre sol, ont dû tou-
tes accepter notre vocabulaire, la race malgache,
de beaucoup la plus nombreuse, devait de toute
nécessité apporter quelques matériaux à la langue
nouvelle que maîtres et esclaves construisaient en
commun pour les besoins de leur commerce jour-
nalier. De là, dans le patois créole, des mots mal-
gaches, quoiqu'en petit nombre, et quelques faits
de syntaxe dont le plus intéressant est sans doute
celui qui nous occupe. Nos lecteurs nous pardon-
neront de leur parler malgache un instant.
1° Un redoublement marquant répétition ou fré-
quence de l'action.
GRAMMAIRE. 89
« Mivadibadika », se retourner en tous sens : le
créole dit vireviré,
« Mamitsopitsoka », fouetter à coups redoublés :
le créole dit battebatté.
« Mandehandeha » , aller çà et là : le créole dit
rôderâdé,
2° Du redoublement marquant augmentation
ou diminution.
« Adala », fou; « adaladala », à demi fou. Le
créole dit fouca, fou; fou cafouca, un peu fou.
« Fotsifotsy », tirant sur le blanc, blanchâtre.
Le créole dit de même blancblanc, rouierou:(e.
Nota. — En malgache, la prononciation plus
ou moins forte et les gestes qui l'accompagnent
indiquent si le redoublement signifie augmenta-
tion ou diminution de force * ; de même en
créole. Li bétebéte voudra dire, suivant le ton, il
est un peu bête ou il est idiot.
3° Redoublement marquant le comparatif de su-
périorité.
« Boriso ny aboabo », rognez les plus longs; le
créole dit : Coupe morceau ça qui longuelongue.
4° Un nom de nombre redoublé signifie un
partage en ce nombre.
* Grammaire malgache rédigée par les missionnaires catholiques de Ma-
dagascar.
90 LE PATOIS CREOLE.
« Irairay », un à la fois, un à un; « folofolo »,
dix par dix. Le créole dit de même Énéne, disse-
disse, Mo donc éne halle douri/^ sissesisse doumounde,
Je donne une balle de riz par six hommes.
Ces exemples, que nous pourrions multiplier,
suffisent à notre thèse.
Nous ne parlerons que pour mémoire du redou-
blement qui crée la presque totalité des mots com-
posant le vocabulaire de la première enfance : baba,
bobo, dodo, nannan, nénéne, tonton; ce procédé de
formation est tout français, mais nous constate-
rons que le malgache le connait: « tsi-olonôlona »,
« tsi-zazazaza », une poupée; « tsi-tranotrano »,
une maisonnette d'enfont; « ki-sambosambo », un
bateau d'enfant, etc.
Presque tous les noms de baptême forment
aussi un diminutif par redoublement: Mimi, Nini,
Za:(a, Paupaul, Lili, etc.; mais c'est encore là du
français.
PLÉONASME.
Le pléonasme est nécessairement familier au
créole, qui se préoccupe peu, et l'on s'en doute,
de distinguer le pléonasme permis de la battologie.
Nous avons vu : Moiice to néne:^, mouche-toi;
Pégne to latéte, peigne-toi; Pose to lécorps, repose-
GRAMMAIRE. 9I
toi; de même on dira : Mo léreins fére mal à force
béssebésse enbas, Les reins me font mal à force de
me baisser. Lève li làhaut, Lève-le. Mo guéléguété,
guétéguétéy mo allé, Je regarde, regarde, et m'en
vais, etc.
CATACHRÉSE.
La catachrèse dit hardiment : Li éna éne couvai
:(iment, Il a une jument. Lafenéte là bon mette éne
barrefére dibois, Il serait bon de mettre une barre,
de fer, en bois à cette fenêtre. Lardent lor trop
ptit morceau dans lamain, lar:(ent papier cornent
plime dans poce, La monnaie d'or tient trop peu
de place dans la main, les billets ne pèsent pas plus
qu'une plume dans la poche. So tripes cocombe,
Les tripes du concombre, etc.
Le mot ba^ar traduit le français marché, halle;
une chanson dit : Samy, allé ba^ar aceté mangue
vert napas lâyau, Samy, allez au bazar acheter des
mangues vertes sans noyau. Ba:(ar a en plus le
sens particulier de légumes, fruits. — Ex. : Li
té envoyé moi éne pagné ba^^ar, Il m'a envoyé un
panier de légumes. Li plante ba^ar^ Il plante des
légumes, etc.
Marron, noir esclave en fuite. Le mot est de-
venu qualificatif de toutes les espèces d'animaux et
92 LE PATOIS CRÉOLE.
de plantes qui se sont soustraites à la domestica-
tion, ou qui sont restées sauvages, alors que leurs
congénères se sont apprivoisées. — Ex. : Cocon
marron, cabri marron, çatte marron, café marron,
tabac marron*, etc.
ONOMATOPÉE.
La plupart des mots créés par le créole Tont été
par voie d'harmonie imitative : un peuple d'en-
fants devait recourir tout naturellement à cette
méthode instinctive et ne pas chercher mieux que
la reproduction pure et simple du son perçu par
Toreille. Mieux qu'une théorie, les exemples sui-
vants témoigneront du goût inné de nos noirs
pour cette représentation, à l'aide de la parole hu-
maine, des bruits et des voix inarticulées.
« É7ie nénéne aile dans bassecour sembe éne piiit
« Une bonne d'enfant va dans une basse-cour
dans so Ubras. Li sacoiiye paquet laclés. Avlà coq
avec un petit enflmt dans ses bras. Elle secoue un
crié: coupe so licou, coupe so licou; canard dimandé:
paquet de clefs. Voilà le coq qui crie : coupe son
* Entre la plante sauvage et la plante domestique il n'y a le plus souvent
aucune parenté : le créole ne sait pas la botanique.
GRAMMAIRE. 93
quand, quand, quand, quand? cabri dire: dimain,
cou, coupe son cou; le canard demande: quand,
dimain, dimain ; Mf dire : manman! manman! pi-
quand, quand, quand? le cabri dit: demain, de-
:(on chanté: mo croire toudebon même, mo croire
main, demain; le bœuf dit : manman! manman!
toudebon même; canard manille dire: ahwouah!
le pigeon chante : je crois que c'est pour tout de
ahwouah! cocon grogné: houn! houn! houn! »
bon même, je crois que c'est pour tout de bon
même; le canard manille dit: je t'en moque,, je
t'en moque! le cochon grogne : oui! oui! oui! »
Cela se raconte et se mime à nos tout petits
enfants, et la bonne foi de l'auditeur fait l'imita-
tion suffisante. Comment un baby ne se tiendrait-
il pas pour satisfait quand, l'asseyant au bout de
son genou, la nénène, qui le fait sauter de plus en
plus haut, lui dit : Zanimaux chaquêne so ma-
gnêre galoupê; bourique, tiquiti, tiquiti, tiquiti;
milet, tocoto, tocoto, tocoto; couvai, tacata, tacata,
tacata*. Cela rappelle, quoique d'un peu loin et
à meilleur marché, le « quadrupedante putrem... »
Le nombre y est, sinon l'art. Donc : Lavoix pin-
* Les animaux ont chacun leur manière de courir: l'âne... le mulet... le
cheval.
94 LE PATOIS CRÉOLE.
tade cloquecloqué cornent lassiette cassée, La voix de
la pintade a des bruits d'assiette cassée ; le ben-
gali, à cause de son gazouillemeat menu, est :(o:(o
quinquin ; une vieille voiture qui sonne la fer-
raille est éne car car y du nom donné à la cré-
celle dont se servent les gardes pour appeler du
secours. * •
Un méchant fusil dont le chien fait plus de bruit
que de besogne est éne cadenas; un bègue est
éne gaga.
On pêche l'anguille à l'aide d'un court bâton
armé d'un hameçon; on introduit l'engin entre
les roches de la rivière pour s'assurer de la pré-
sence du poisson; le fer, en frôlant la pierre, fait
un petit bruit sourd : cela s'appelle lapéce touc-
touc ; d'où : Li té fére touctouc av moi, Il a voulu
me sonder.
On excite les chiens à l'aide d'une façon d'in-
terjection particulière, hshs. Donc : Li même qui
fére hshss dans ça :(affére là, C'est lui qui dans
cette affaire-là verse de l'huile sur le feu.
Fére guidiguidi ou fére digdig, c'est chatouil-
ler : Li éna éne coulou enbas digdig, Il a un clou
sous l'aisselle ; l'aisselle étant une des parties du
corps les plus sensibles au chatouillement.
Quelquefois le son a la prétention non plus de
GRAMMAIRE. 95
rappeler le son, mais de traduire, de peindre l'idée.
Li gnangnan, il est indolent et mou. Éne catacata,
une coquette. Éne grand balalame, un grand dé-
gingandé, bras ballants. Li quémequéme , il est
embarrassé. Zautes fére sapsap *, ils flirtent, ils
échangent ces menues avances d'une aflection nais-
sante.
Manimani, c'est la vibration de la lumière, le
miroitement d'une surface réfléchissante. L'eau
sous le soleil, Dileati dans soléye fére Ii:(iés mani-
mani. Le sable blanc de la plage, la poussière dans
un rayon de lumière font manimani. Et par exten-
sion , manimani est devenu mirage, illusion :
Censé vous té voir ; vous li:(iés qui té manimani,
Vous avez vu soi-disant; mais ce sont vos yeux
qui étaient « manimani ** » ;
Mon coco, mon ou ma chérie. Une chanson dit :
To liT^iés :(oli, coco, to fére lemharras. Tes yeux
sont jolis, ma chérie, tu fais tes embarras.
Mounanmounan, c'est le diable.
Granfougné, c'est égratigner, etc., etc.
* Peut-être du malgache « safsaf », caresser.
** « Manimani », verroterie de Venise, bleu clair opaque, qui se délivre
par brasse pour faire des colliers, objet d'échange avec les Papous. Il y a là
au moins une analogie curieuse.
96 LE PATOIS CRÉOLE.
AUTRES FIGURES.
On reconnaitra facilement les autres tropes, hy-
pallage, métaphore, métonymie, etc., dans les
modifications que le créole a fait subir au sens des
mots français suivants :
Amarré, battre ; c'est l'antécédent pour le con-
séquent. Mais:
Gratté , démanger, c'est le conséquent pour
l'antécédent. De même :
Levé, c'est réveiller. Dourmi, c'est coucher.
Ainsi : Mo té levé mes mo té encore dourmi, J'é-
tais réveillé, mais j'étais encore couché.
Éne bouquet, une fleur. Donc, éne paquet bou-
quet, un bouquet; éne pied bouquet, un plant de
fleur. De même:
Éne colier, une perle. C'est le tout pour la par-
tie. Mais :
Moulin, Sucrerie. C'est la partie pour le tout.
De même :
Pilon, mortier. Donc, pour le pilon lui-même,
c'est bâton pilon. De même encore:
Lapompe, fontaine.
Lin:(e, vêtements. Mo lin:(e drap. Mes habits
de drap.
GRAMMAIRE. 97
En voici d'autres :
Guété, regarder dans tous les sens du mot.
Trouvé y voir. Mo té trouve li dans ma lÏT^iés, Je
l'ai vu de mes yeux. Mo napas trouve clére, Je ne
vois pas clair.
Rôdé, chercher.
Fané, répandre, éparpiller. Il nous vient du
temps où la canne n'avait pas chassé de notre sol
toutes les cultures européennes. Mo disang fané.
Mon sang circule.
Aspéré, attendre.
Soulagé, assister. Dieu vous assiste ! Bondié sou-
lage!
Mariné, penser, réfléchir, méditer. Ça qui
dourmi napas marine man:(é, Celui qui dort ne
songe pas à manger.
Enga:(é, inviter.
Envoyé, jeter. Napas envoyé couderoces, Ne je-
tez pas de pierres.
Çapé, sauver aussi bien qu'échapper. Bon ba-
gout cape lavie, Une parole adroite sauve son
homme.
Frété, emprunter aussi bien que prêter. Frète li
ça qui vous hisoin, Empruntez-lui ce qu'il vous
faut.
Flime, poil ou plume. So plime mo bourique té
PAT. CR. ç
98 LE PATOIS CRÉOLE.
pour prend dijé av ça soléye là, Le poil de mon âne
allait prendre feu sous ce soleil-là.
ÇariT^é, habiller, vêtir. Pitit là tout ni, aile çan:(e
li, Cet enfant est tout nu, allez l'habiller. D'où le
substantif éne réçan^ie, un habillement complet.
Éne bombarde, une ruche.
Quartier, casernes. Laporie quartier, la porte
des casernes, et par métaphore, une grande bou-
che sans dents.
Li pique coricolo , il rougit. Le français très-
familier dit « piquer un coup de soleil » ; le créole
a choisi pour son image la crête du coq.
Mo naplis éna çapeau dans mo lacase, je n'ai
plus de chapeau dans ma case. Je suis veuve, je
n'ai plus de protecteur. La femme en ce temps-là
ne portait que le paliaca, Iç chapeau était l'apanage
de l'homme, le chapeau noir à haute forme; on
sait le rôle capital qu'il joue dans le faste des petits
rois nègres du Gabon.
To fine marce dans difé, to fine bourlé, tu as
marché dans le feu, tu t'es brûlé; ce qui veut dire:
Tu t'es sali le pied dans des ordures. Un euphé-
misme analogue fait dire :
Pend gare, couteau divant toi, prends garde, un
couteau est devant toi; ce couteau est une ordure.
Les vieux noirs distinguaient sévèrement éne
GRAMMAIRE. 99
malade de éne mal; la première, la maladie avouable,
l'autre, qui doit rester secrète. Ils avaient de même
proscrit, comme malsonnant, le mot graine, au
point de dire lamigrain pour la migraine. Ces dé-
licatesses s'efFacent.
Cassé, outre le sens du français, a dix accep-
tions :
Li casse enfin, il est vêtu de beaux habits neufs;
Nous té parié lacourse, mo té casse li, nous avons
parié à qui courrait mieux, je l'ai battu;
Zautes casse larac, ils boivent de l'arac à plein
verre;
Li casse bancal, il boite, etc. Nous le rencon-
trerons dans nombre de locutions.
En résumé, partout où il le peut, le créole met
une imagé, et, s'il a le choix, il la préfère violente
et crue. Le répertoire des jurons nous fournirait
tout un arsenal de preuves auxquelles nous renon-
çons volontiers.
PROCÉDÉS qu'emploie LE CRÉOLE POUR CRÉER
DES MOTS.
En outre de l'harmonie imitative que nous avons
vue à l'œuvre, l'analogie a aussi guidé le créole
dans la création, parfois heureuse, de mots étran-
100 LE PATOIS CRÉOLE.
gers au français, mais le rappelant dans leur ter-
minaison ou leur composition.
Mo déhaïe li morceau, je commence à le haïr
moins.
Li napas vlé décessé, il ne veut pas cesser.
Mo napas capave délargue li, je ne puis le dé-
nouer.
Mo dibouté, je suis debout.
Ça senti pi, cela pue.
Ène gauçard, un gaucher.
Éne coutirié:(e, une couturière.
Mo dans ladoutance, je suis dans le doute.
Aspére lafinition ^histoire , attendez • la fin de
l'histoire.
Asse:(^ causé, lacrace même naplis, assez causé,
tu n'as même plus de salive.
Éne cotomaïe. C'est le réceptacle' des grains du
maïs, à cause de la sensation qu'en donne le tou-
cher (un coton de maïs).
Ène babamaïe. C'est l'épi encore dans sa gaine,
comme un nouveau-né enveloppé de ses langes.
Conseyére napas peyére, le conseiller n'est pas
le payeur.
Éne fautére, un coupable, celui qui a commis
la faute.
Éne embarratére, un faiseur d'embarras.
GRAMMAIRE. lOI
Éne t ar dater e, celui qui tarde (retardataire).
Éne bouéiére, un poisson qui joue avec l'appât
Qahouété) sans avaler l'hameçon.
Brouilla:(e, brouillamini.
Ronda:(e, enclos circulaire en palissades.
Pariu/^e, pari, gageure.
Tricmardaie , agissements malhonnêtes; Éna
tricmarda:(e dans ça :(affére là, il y a du louche
dans cette affaire.
Ène hitaqiwis, un campagnard grossier (de hita-
tion, habitation au sens de campagne).
Êne taquére, un homme qui attaque sur le grand
chemin.
Zautes té affrone moi, ils m'ont fait un affront.
Çarite moi éne cace, faites-moi la charité d'un
cache. Nous en rencontrerons bien d'autres aux
Locutions.
Quelquefois, plusieurs mots français ont con-
couru à la formation du mot créole.
Éne bondiébénisse, un éternuement (Dieu vous
bénisse).
Moicassetoi est un des synonymes d'arac (je te
casse).
Çava traduit rigoureusement le mot santé (com-
ment ça va-t-il?).
Prend nouvelles so çava, prenez des nouvelles de
102 LE PATOIS CRÉOLE.
sa santé. D'un moribond on dira : Naplis énaçava
av liy ce qui est plus facile à comprendre qu'à
traduire.
Enfin, certains mots ont une origine historique.
Éne condé, un mouchoir attaché autour de la
tête. Le mot nous vient de l'Inde française et la
tradition (à Maurice s'entend) attribue cette coif-
fure de nuit au vainqueur de Rocroi. Ce serait un
pendant illustre à la casquette du père Bugeaud.
Éne ketly, une ketly, c'est une coiffure faite de
deux longues tresses flottantes (quelque Suissesse).
Éne quaisain, encore une coiflfure, à bandeaux
bouffants celle-ci (du nom d'une cantatrice qui fut
célèbre à Maurice il y a environ quarante ans).
Éne marengo, un très-gros navire (de l'impres-
sion produite sur nos pères par la victoire de Bo-
naparte).
Éne madameséri, un poisson rouge, cyprin de
Chine (du nom de M. Céré qui l'introduisit à
Maurice).
Bévilacoua, nom d'une plante aquatique à la-
quelle le docteur Boileau imposa la traduction ita-
lienne de son nom, etc.
L'allitération et l'onomatopée ont dû contribuer
à la formation de mots comme :
Soursouris, chauve-souris; Li néque fraillef aillé
GRAMMAIRE. IO3
(de fourailler), il cherche partout; Ène louloup,
un loup ; Éne :(p:(o, un oiseau; Éne catecate (mets
fait de racines de magnoc coupées, en quatre?);
Éne roubarouha (maïs moulu, brèdes et viande sa-
lée), etc., etc.
Tous les jours, nous l'avons dit, le créole fait
au français des emprunts nouveaux; mais souvent,
et surtout s'il s'agit d'idées abstraites qu'il ne com-
prend que vaguement, il donne au mot français
une acception si imprévue qu'on serait tenté de se
croire en présence d'une création nouvelle. — Ex. :
Acouté-li fire loratére av Za:(a, Écoutez-le fiaire
l'orateur avec Élisa; id est « pousser sa pointe ».
Cette vieille est boiteuse parce qu'elle a eu lafiéve
barbouillé, le barbier.
Mais ce sont là, pour la plupart, des inventions
toutes personnelles, dont nous ne pouvons tenir
compte. Rien, du reste, de plus étrange que d'en-
tendre (dans un de leurs bals, par exemple) les
:(énes ^ens et les :(énes filles s'essayer au français, la
seule langue de la bonne compagnie au camp
Yolof comme à Saint-Pétersbourg. « Dans la valse,
ça viré là même qui est agriabe, mes domaze la
çalére est sifFocant. » Et cette autre d'un infortuné
accusé d'avoir volé des poules et risquant cette dé-
fense : « Mais, Msié le Zize, qu'est-ce que voulez
104 LE FATOIS CREOLE.
que ze fais; mes parents vient me voir, i faut bien
que ze les donne à manzer * ! »
PHONÉTIQUE.
La prononciation dépendant de la structure de
l'appareil vocal, et cette structure variant avec les
races, il nous faudrait, pour être complet, montrer
ce que devient chacun des sons du français, sui-
vant que cherche à le traduire un Malgache, un
Mozambique, un Cafre, un Indien de Calcutta,
de Madras et de Bombay, un Chinois, voire un
Anglais, un Allemand, etc. On nous saura gré de
ne pas songer à le faire. Nous nous limiterons à la
prononciation moyenne, telle que l'ont faite, avec
le temps, nos anciens noirs affranchis, au fur et à
mesure que disparaissaient entre eux les différences
* Note sur les figures.
Nous n'avons rien dit de l'ellipse. Bornons-nous à noter que :
jo Dans la conjugaison elle supprime souvent les formes auxiliaires, ainsi :
Dire H mo a bien content, est le futur, Dites-lui que je serai bien content, ou
le conditionnel que je serais bien content, par ellipse de té ;
20 Le verbe éna, avoir, est très-souvent sous-entendu, surtout dans les
propositions négatives : Lalangtte napas le\os, La langue n'a pas d'os ; Mo
napas lamotte'e, je n'ai pas d'argent.
GRAMMAIRE. IO5
originelles les plus saillantes. Eux seuls, du reste,
sont fondés à revendiquer le créole comme leur
patrimoine, puisque seuls ils n'ont jamais eu d'au-
tre langue à leur service.
Voici, cependant, pour les curieux, quelques
indications sommaires sur la façon de prononcer
particulière aux diflférentes races noires, dont se
compose la population créole. C'est d'abord un
vieux Mozambique, nommé Schongor^ qui va nous
dire un des épisodes de sa jeunesse; nous nous ef-
forcerons de conserver à son récit sa prononciation
et sa physionomie :
« Mo té nouar mchié Gamhrtéché; mo il gardjé
« J'étais noir de Monsieur Gambriesse; je gar-
mayoco. Tout lé djiou mo paché divant poulaîé pou
dais le manioc. Tous les jours je passais devant le
allé dans mo louvradjé; tout lé djiou mo djouinde
poulailler pour aller à mon ouvrage; tous les jours
éne papa dinde. Couh!»
je rencontrais un dindon énorme. Couh! »
Il reste dix secondes sur cette exclamation, que
nous traduirions par « bonne affaire! », puis il
secoue la tête et reprend :
« Hou cône, Mchié, qui li dire moa cha dinde
« Savez-vous, Monsieur, ce qu'il me disait -ce
làl Schongôr, mandjé mâa, mandjé môa, mandjé
I06 LE PATOIS CRÉOLE.
dinde -là? Schongor, mange-moi, mange-moi,
mâal
mange-moi !
« Hou cône, Mchié: dipis mo djenfant mo toud-
« Vous savez. Monsieur : depuis que j'étais en-
jiou gagné bon léquiére: mo napas content tendjié
fant j'ai toujours eu bon cœur : je n'aime pas à
doumoundou dimandjé chouvent quiquichojo. Pou
entendre du monde demander souvent quelque
fai H plaidji mo coupe cho licou, mo mette li dans
chose. Pour lui faire plaisir je coupe son cou, je le
mamitté, mo mandjé li.
mets dans la marmite, je le mange.
« Lendimé, Mchié Gambriéche, mo schéfe, li at-
« Le lendemain. Monsieur Gambrièce, mon
trapo moa, li dimando moa coment mo fini volor cho
chef, il m'attrape, il me demande comment j'ai
dindo. Mo di li : Mchié, mo napas fini vola, mo
volé son dinde. Je lui dis : Monsieur, je n'ai pas
fini fai li plaidji; li même dimandjé moa como
volé, je lui ai fait plaisir; lui-même me demandait
cha : Schongor, mandjé moa, mandjé moa, mandjé
comme ça : Schongor, mange-moi, mange-moi,
moa.
mange-moi.
GRAMMAIRE. I07
« Mchié Gamhriéche so léquiére dû, napas cornent
« Monsieur Gambrièce son cœur était dur, pas
môa! Li apélé doumounde: Tchionbô mâa cha noire
comme moi ! Il appelle du monde : Attrapez-moi
là, mété li làhaut léchiéU, flanqué li schinquante
ce noir-là, mettez-le sur l'échelle, flanquez-lui cin-
coups doufouéte.
quante coups de fouet.
Il secoue de nouveau la tête pendant une bonne
minute. Puis, tandis que sa main gauche reste at-
tachée à l'échelon au-dessus de sa tête, son bras
droit frappe à grands coups et ses doigts font son-
ner le fouet; il secoue la tête, il gémit sourde-
ment. Enfin, il arrive au terme du supplice et re-
prend, les yeux pleins de larmes :
« Cha napas doumounde cha djenche lautrofois
« Ce n'était pas du monde ces gens d'autrefois
là! Grand merchi lareiné, grand merchi li même
là! Grand merci la reine, grand merci, elle-même
Bondjié ! Dichang chourti dans mo lédos. —
est le bon Dieu ! Le sang sortait de mon dos. —
« Tchiombo piment enchambre dichél, mété dans
« Prenez du piment avec (ensemble) du sel, met-
« bléchi là » , Mchié Gambriéche caudjé. Lhéré
« tez-les dans ces blessures-là », dit (cause) Mon-
Io8 LE PATOIS CRÉOLE.
là, Mchié, dil di! dil dil.., dil di! di! dil...
sieur Gambrièce. A cette heure-là. Monsieur, di !
dil,,. »
di! di! di!... di! di! di! di!... di!... »
Et il se baisse, se redresse, se tord, trépigne et
pleure, pour faire comprendre Thorrible cuisson
qu'il endurait.
Cela est prononcé de la gorge et des dents, à
mâchoires serrées; les r sont grasseyés et à peine
sensibles; Ye muet, aflfecté par la voyelle voisine,
oscille entre â et o; le débit est lourd et traînant.
Chez le Malgache, au contraire, IV vibre et
roule; le son est plus ouvert et la parole, qui va
par saccades, coupe la phrase par menus tronçons
et supprime nombre de lettres.
Les Indiens de toute provenance ont bientôt
fait d'apprendre le créole, qu'ils prononcent au
bout de quelque temps sans en altérer la physio-
nomie d'une façon particulièrement originale.
Seul, le Chinois échoue toute sa vie devant cer-
taines articulations qu'il est impuissant à obtenir
de ses organes rebelles; l'r surtout lui est interdit.
Tout le monde connaît à Maurice le dialogue de
la femme anglaise et du boutiquier chinois : « I
want some cheese, get you? — Tchi! Tchiou! qui
çaça tchi, tchiou? » La femme, qui a découvert le
GRAMMAIRE. IO9
fromage, le lui montre du doigt; et le Chinois,
plaisantant l'étrangère sur son ignorance de la lan-
gue: « Tchi, Tchiou, ou nqpas capa causé : poloma ! y>
De notre vocatif « camarade » ils ont fait camala,
et c'est le nom dont les ont baptisés nos petits
créoles créolisants. A Maurice, comme partout où
ils émigrent, ils ont, par don spécial, conquis le
monopole du commerce de détail, et « chinois »
devient insensiblement synonyme d'épicier : Li
fine éne lahoutique cinois, Il tient une boutique
d'épicier.
Revenons au parler moyen dans l'intérieur du-
quel nous signalerons les différences les plus sail-
lantes d'une prononciation qui, n'étant pas fixée
par l'écriture, varie sensiblement d'homme à
homme.
VOYELLES.
Ce sont nos voyelles françaises; mais
E muet, au son de le, de, devient / et quelque-
fois ou. — Ex. : demain, dimain; chemin, cimin;
cheval, couvai; genou, :(ounou.
E ouvert, ai, ei ouverts deviennent é, ou plutôt
un son intermédiaire entre è et é, mais plus voisin
de ce dernier, ce qui nous l'a fait adopter pour
IIO LE PATOIS CRÉOLE.
notre orthographe. — Ex. : tête, tête. Faire, fére.
Peigne, pégne * ou mieux peingne.
U manque et devient i, plus rarement ou. —
Ex. : du sel, disél. Une plume, éne plime. Du riz,
douri:^^. Jurer, :(ouré.
Y nous l'avons conservé pour figurer surtout /
mouillé. — Ex. : soleil, soUye.
DIPHTHONGUES.
Ai, ei ouverts deviennent é. — Ex. : une plaine,
éne lapléne; j'ai de la peine, mo éna lapéne. Devant
gn, un autre n. — Ex. : baigner, baingné; plain-
dre, plaingné.
Eu devient é, — Ex. : heureux, héré; queue,
laquée; j'ai peur, mo père.
Oi garde le plus souvent le son otia du français.
— Ex. : ce soir, àsoir; un noir, éne noir, boire,
voir. Mais quelquefois, c'est le vieux son oué. —
Ex. : une boîte, éne bouéte; de la toile, latouéle;
une voile, éne lavouéle.
* Une oreille française s'est bientôt aperçue de notre prédilection pour Ve
fermé. Nos Léonores de salon chantent volontiers « O mon Fcrnand, tous
les biens de la tcre » ; nous disons un secré, un bouqué, voire un bouqué de
rases.
GRAMMAIRE. III
Nota. — Un fouet, éne fouéte; un aloès, éne la-
loua : Faites -moi une mèche pour mon fouet
avec de l'aloès, F ère éne touce pour ma fotiéte av la-
loua.
Un devient éne, — Ex. : un œuf, éne di:^éf;
chacun, çaquéne,
Ui devient i ou bien oui. — Ex. : lui, //; la
pluie , laplie ; aujourd'hui , alourdi ou :(ourdi.
L'huile, dilhouile; le suif, disouif. Rarement ou:
cuisine, cousine.
Ou persiste. — Ex. : nous, vous ; un tourlou-
rou, éne trouloulou. Cependant soucoupe est si-
coupe, peut-être parce que quelques blancs disent
« secoupe ».
CONSONNES.
Les mêmes qu'en français; mais
J tl g doux deviennent ;ç. — Ex. : un juge, éne
:(i:(e ; ]\i\tSy Ziles ; urgent, lar:(ent; manger, man:(é.
Ch devient ç. — Ex. : chambre, laçambe; chi-
nois, cinois.
R se grasseyé au point de s'éteindre parfois com-
plètement. — Ex. : Je vais le chercher, Mo aile
çace li.
Va le son du français. — Ex. : une vavangue,
éne vavangue. U prend quelquefois le son du w an-
112 LE PATOIS CREOLE.
glais fortement aspiré. — Ex. : Gustave, Guistaw.
Quelquefois, surtout dans le pronom vous et la
forme auxiliaire va, il disparaît complètement. —
Ex. : « Qui ou afére? Que ferez-vous.^ »
X au son de ks devient s, — Ex. : Je ne l'ai pas
fait exprès, Mo napas ti fére li par ésprés. Au son
de gs, c'est ;ç. — Ex. : François Xavier, François
Zavier.
MÉTAPLASMES.
Nous commençons par demander pardon au lec-
teur de tous ces termes qui sentent leur collège :
leur brièveté nous les fait employer de préférence
aux paraphrases qu'il nous faudrait pour chacun
d'eux.
PROSTHÈSE.
Nous avons vu la prosthèse de l'article à nom-
bre de substantifs; puis celle de l'adjectif « bon »
aux noms Dieu, matin, année.
Deux lettres sont prosthétiques ;ç et w.
La prosthèse du ;ç a lieu, en général, dans les
noms qui, commençant par une voyelle, ne se
GRAMiMAlRE. II3
sont point préfixés l'article : histoire, enfant, image
sont :(histoire, T^enfant, :(ima:(e.
L'ariicle et le ;ç prosthétique disparaissent et re-
paraissent devant certains noms, en vertu d'une
loi d'euphonie assez mystérieuse. Le nom « pied »,
partie du corps, est toujours lipied; mais « un ar-
bre » est tantôt éne pied :(arhe, tantôt ine lipied
T^arhe. Un tamarinier, Ène pied tambarin, éne li-
pied tamharin. Anguille, houritte sont éne :(angui,
éne ^ourite; mais la pêche à l'anguille, la pêche à
l'houritte sont lapéce angui, lapéce ourite, etc.
N prosthétique dans name, âme. Habit est tan-
tôt nhahit, tantôt :(habit,
ÉPENTHÉSE.
Tamarin, tambarin; tuer, touYé; secouer, sa-
couYé; clou, covlou; trou, tourou; trouver, tou-
rouvé, etc.
Dans les sons difficiles, br, bl; cr, cl; dr, dl,
etc., souvent la prononciation interpose, plus ou
moins rapidement, suivant l'agilité des organes,
la brève de la voyelle longue qui va suivre. Ainsi,
au lieu de « crabe », on entend plus ou moins
nettement carabe. Plume, pilime. Étrangler, tan-
guèlé, Embrevades, bravades, puis, bàravades, etc.
114 LE PATOIS CREOLE.
Cette demi-voyelle est irès-sensible dans le parler
des Indiens de Calcutta: « Bringèle, hinrin:(éle. »
ÉPITHÉSE.
En voici quelques exemples : Un nid de mou-
ches, Éne nique mouces; rester coi, déconcerté,
reste couac; jouer aux dés, :(oué dades; mais un dé
à coudre, éne lédé.
APHÉRÈSE.
La suppression de la première syllabe dans les
polysyllabes est très- fréquente, surtout quand le
son initial est é.
Aiguille, gouïe, plutôt que :(égoute. Habitation,
bitation, plutôt que Ihabitation et :(habitation. Ima-
giner, mariné, Écumer, quimé, d'où : écume, la-
quime. Embrevades, bravades, bravâtes, barvades,
barvates, et même baravates. Lièvre, iéve. Atta-
quer, taqué. Attacher, tacé. OubUer, blié. Essayer,
sayé. Essuyer, souyé. Devenir, vini. Étourdir,
tourdi. Étonner, tâné. Écraser, crasé. Éteindre,
tégné. Enfoncer, défoncer, foncé. Éreinter, reinté.
Déborder, bordé. Entendre, tende. Eviter, vite.
Préparer, paré. Écarquiller, carquyé. Éplucher,
GRAMMAIRE. II5
plicé. Étaler, talé. ESrontéyfronté. Écorcher, corcé.
Étranger, tran:(é. Éclater, daté. Reposer, posé.
Écouter, coûté, ASùter^fité. Éclabousser, claboussé.
Éborgner, borgne. Étrangler, tranglé, tanguélé.
Retarder, tardé,
SYNCOPE.
Araignée, :(argnée, T^ergnée, Galoper, galpé. Élé-
phant, :(alphant, c'est la prononciation des Mo-
zambiques et des Cafres; d'autres disent T^éléphant,
Déjeuner, di:(né. Fruit de CythhrQ y flistére, plutôt
que flicitére. Malabar, tnalhar. Pignon d'Inde,
piondinde. Champignon, çampion. Goémon, go-
mon,
APOCOPE.
Bre, bh donnent be. — Ex. : A l'ombre, enbas
lombe. Ensemble, ensembe.
Cre, de donnent que. — Ex. : Encre, lenque.
Oncle, lonque, dans le style soutenu au lieu du fa-
milier tonton,
Dre, tre donnent de, te, — Ex. : Tendre, tende.
Quatre, quate,
Gre, gle donnent gue. — Ex. : Tigre, tigue.
Ongle, T^ongue,
Pre, pie donnent pe. — Ex. : Propre, prope.
Simple, simpe.
Il6 LE PATOIS CRÉOLE.
Fre, vre donnent fe, ve. — Ex. : Coffre, coffe.
Fièvre, fiéve.
Fie donne fe, — Ex. : Giffle, :(iffe. Pantoufle,
pantoufe.
Nota. — Dans les verbes, / et r persistent de-
vant é fermé : Je souffle, mo soufié; je montre, tno
montré; ils disparaissent devant e muet : Je souffle
le feu, mo souffe difé; montre-lui la route, monte li
cimin.
Uste, iste donnent isse. — Ex. : Auguste, Au-
guisse. Palmiste, palmisse.
Asme donnerait asse; cependant « cataplasme »
fait indifféremment cataplan ou cataplasse : Son
asthme l'a repris, je lui ai mis des cataplasmes sur
l'estomac, So lasse fine levé, mo fine pose li cata-
plans làhaut so lostoma.
Une apocope bizarre a fait de « maître d'armes »
le mot médar, devenu synonyme de maître-passé :
C'est un habile homme, Éne médar même ça!
Quelques-uns prononcent médame.
MÉTATHÉSE.
Brûler, hourlé, Brèdcs d'Angole, brédes gandole.
Reculer, arquilé. Grenouille, gournouïe. Tourlou-
rou, trouloulou. Fermer, /r^w^. Esprit, 5/pnV. Ex-
cuser, siquisé. Renifler, arniflé.
GRAMMAIRE. II7
Voici, pour compléter cette revue sommaire,
une courte liste de mots où la substitution, la
transposition, l'addition ou la soustraction des
lettres font parfois le créole bien différent du fran-
çais.
Cimiquiére, cimetière; le son français tié est
remplacé par le normand quié: lamiquié, l'amitié;
tahaquiére, tabatière, etc. ; les vieux noirs ne pro-
noncent pas autrement. Carquilé, calculer. Lôyau,
noyau. Banoir, bois noir. Tiommbô, tiens bon. Co-
lombe, économe. Lanwquié, la moitié.
Dans ces premiers, le français se reconnaîtrait
encore à la rigueur, mais en voici d'autres :
Tralé, traîner. Sipité, disputer. Éne misquié, un
demi-setier. B ciment ère, parlementaire. Sicour, se-
cours et obscur : Té comence sicour sicour, Il com-
mençait à faire obscur. Zambour:^oi, jamrosa.
Laliane batatran, liane de la patate à Durand.
Soussequéle, aisselle. Zambèque, croc-en-jambe.
Sour souris, chauve-souris.
ALLITÉRATION.
Nous devons constater combien l'allitération a
de charme pour l'oreille noire. Elle seule peut ex-
pliquer, sinon justifier, des dictons comme ceux-
Il8 LE PATOIS CRÉOLE.
ci : Ça qui boudé man:^e hotidin, Celui qui boude
mange du boudin. Ça qui en colère colle en 1ère,
Celui qui est en colère colle en l'air. Msié Martin
amarre dithym , Monsieur Martin amarre du
thym. C'est elle qui a fait les mots : Sour souris,
chauve-souris. Trouloulou, tourlourou. Bilbloqué,
bilboquet. C'est elle qui fait l'attraction de la
voyelle tonique sur l'atone qui précède, dans les
mots : Gournoute , grenouille. Siquise, excuse.
Frémi, fermer. Siprit, esprit. Dohors, dehors, etc.
C'est elle enfin qui préside au choix de la demi-
voyelle auxiliaire dans les prononciations laborieu-
ses « gratte, crié, trépied, troupeau », dont la plu-
part des anciens font, comme nous l'avons vu,
garatte , quirié , térépied , touroupeau. Mais le
plus curieux exemple d'allitération est peut-être le
nom de plante « bévilaqua », devenu pour les vieux
noirs bébibacoua.
En résumé, les articulations dures disparaissent,
les sons ouverts se ferment, é fermé, /, ou sont les
voyelles favorites : la prononciation française est
comme émaciée et assourdie.
Le dissyllabe semble le type du mot, substantif
ou verbe :
Le monosyllabe y arrive par dilation ou addi-'
tion : Trou, tourou. Nez, néne:^. Lit, lilit. Clou,
GRAMMAIRE. II9
coulou, Loup, loiiloup. Bête, bébéte, bestiole, in-
secte. Dieu, bondié. Soir, àsoir. Eau, dileau. Rat,
lérat. Sable, lasabe. Pied, lipied. Riz, douri:(^, etc.,
etc.
Le polysyllabe, par soustraction ou contraction :
Attaquer, taqué, Embrevades, barvales. Oublié,
blié. Fruit de Cythère, flistére. Araignée, T^ergnée.
Attacher, tacer. Devenir, vinù Maître d'armes,
médar. Croc-en-jambe, ^iambéc. Affûter, fité, etc.,
etc. .
Ainsi, certains verbes en é, soumis à l'apocope
ou à la syncope, reprennent la syllabe supprimée
quand Ve muet final, en se substituant devant le
complément à Vé fermé, en ferait des monosylla-
bes : Quand mo causé to doite coûté, Quand je
parle, tu dois écouter; mais, Acoute-moi, Écoute-
moi. Si to cône galpé, galoupe lacase Madame,
Si tu sais courir, cours chez Madame, etc.
DE NOTRE ORTHOGRAPHE.
Avant de soumettre aux lecteurs nos textes
créoles, nous croyons utile de leur rappeler sur
120 LE PATOIS CRÉOLE.
quels errements nous avons fondé notre ortho-
graphe.
Pour dérouter le moins possible l'œil habitué à
la physionomie du mot français, nous la lui avons
conservée partout où nous l'avons pu. Nous avons,
cependant, toujours réuni l'article au substantif,
avec lequel il fait corps, ainsi que nous l'avons
établi. Nous avons, de même, pour être consé-
quent avec notre analyse, donné aux verbes en er
la terminaison é du participe passé, duquel est pro-
venu le verbe créole; et nous écrivons, d'après le
même principe, couderoce, coudepoing pour coup
de roche, coup de poing, la préposition de étant
devenue partie intégrante du mot composé.
A l'aide de Taccent aigu, de l'accent circonflexe,
du tréma et de Ye muet, nous avons figuré de
notre mieux la prononciation créole, sans hésiter,
dans certains cas, à nous affranchir complètement
de l'orthographe française : c'est ainsi que nous
écrivons /(/rd pour faire, Ihére pour l'heure, léqiiére
pour le cœur, laliquére pour la hqueur, tranT^é
pour étranger, :(oréye pour oreille, Zô:(e pour
Georges, maïe pour maïs, àçthére pour à cette
heure. Enfin, quoique le pluriel ne se manifeste
jamais en créole dans la forme des mots, nous
avons, pour guider l'œil du lecteur, conservé 1'^
GRAMMAIRE. 121
du français, mais au substantif seulement. /Quand
le mot a plusieurs sons, — ainsi le pronom vous
qui est vous, wous ou bien ous, — nous choisis-
sons celle de ses formes que la prononciation du
groupe où il se trouve nous semble appeler de
préférence; et parfois nous donnons à dessein, au
même mot, des physionomies différentes, pour
n'avoir pas l'air de prétendre à introduire l'unité
et la régularité là où tout est capricieux, mobile et
irrégulier. Ces fantaisies de la plume sont fami-
lières à tous ceux qui ont eu quelque commerce
avec le français antérieur aux dernières années du
xvi^ siècle.
r HISTOIRE ÊNE ÇATTE QUI TÊ ÊNA BOTES.
HISTOIRE DU CHAT BOTTÉ.
Té iéna éne fois éne vie blanc qui té éna trois
Il y avait une fois un vieux blanc qui avait trois
pitits: li té éna éne moulin, éne hourique ensembe
enfants : il avait un moulin, un âne et un chat. Un
éne çatte. Éne :(our ça vie bonhomme là li gagne
jour ce vieillard-là eut une grande maladie, pour
grand malade pour mort même. Li apéle so trois
mourir même. Il appelle ses trois enfants, il leur
PAT. CR. 6
122 LE PATOIS CRÉOLE.
pitits, li 'dire Tuantes: « Mo piiits , avlà tno pour
dit : « Mes enfants, voilà que je vais mourir ; ce
mort; napas lapéne :(autes apéle :(ense au part * pour
n'est pas la peine que vous appeliez les gens du port
fére lapartUT^e ; toi, àcause to plis vie, tno done toi
pour faire le partage; toi, parce que tu es le plus
tno moulin; toi, mo done toi mo bourique, et toi qui
âgé, je te donne mon moulin; toi, je te donne
plis pitit, mo done toi mo çatte, » Avllt coment li
mon âne, et toi qui es le plus jeune, je te donne
encore après causé, éne coup là so lahouce sic. Li
mon chat. » Voilà comme il parlait encore, tout
mort même.
d'un coup sa bouché se dessèche, il meurt même.
Lhére :(autes tourne dans cimiquiére , pitit là
Quand ils reviennent du cimetière, le plus
qui té gagne çatte, li çagrin, li dire : Mo grand
jeune qui avait eu le chat, il est triste, il dit:
frère qui té gagne moulin li va moule diblé ,
Mon frère aîné qui a eu le moulin, il moudra du
// va gagne lar:(ent ; laute là va carié lafa-
blé, il aura de l'argent ; l'autre transportera de la
* Le port, Port-Louis, c'est par excellence la ville, urbs, xo «o-cv ; ^ensg au
part, les gens de la ville en suspicion auprès des « ihabilauts.
GRAMMAIRE. I23
fine av so bourique, li va gagne lar:(ent; T^autes
farine avec son âne, il aura de l'argent; tous les
dé napas va mort faim; mes moi là qui té gagne
deux ne mourront pas de faim ; mais moi-là qui
néque éne çatte qui mo a"* fére ? Mo va touye li,
n'ai eu qu'un chat, que vais-je faire? Je le tuerai,
mo va couit so lavianne **, mo va man^^e li; après
je cuirai sa chair, je la mangerai; après ça, que
ça, qui mo a fére, mo va hli^^é mort faim I
ferai-je? je serai obligé de mourir de faim !
Cornent li té encore plaigne là, çatte té dourmi
Comme il était encore à se plaindre, le chat
enhas lilit. Avlà so dé grand frères dire li :
était couché sous le lit. Voilà ses deux frères aînés
Aran:(e toi, mort faim quand to content, qui
qui lui disent : Arrange-toi, meurs de faim si ça
nous embrasse"*^! Acthére là so grand frère dire
te plait, qu'est-ce ça nous fait ! Alors son frère aîné
corne ça: Mo aile méte diblè dans mo moulin.
dit comme ça : Je vais mettre du blé dans mon
* a pour V*.
** Lavianne plutôt que lavianie.
*** Mot k mot, en quoi nous embarrassons-nous. Nous est sujet puisqu'il
précède le verbe.
124 LE PATOIS CRÉOLE.
haute frère dire corne ça: Mo aile coupe Ihérbe
moulin. L'autre frère dit comme ça : Je vais cou-
pour mo hourique. Avlà :(autes dé allé.
per de Therbe pour mon âne. Voilà qu'eux deux
s'en vont.
Lhére :(autes fine allé çatte sourit enbas lilU,
Quand ils sont partis, le chat sort de dessous le
li dire coume ça: « Mo ptit méte , coûté: na-
lit, il dit comme ça : « Mon jeune maître, écou-
pas lapéne vous çagrin * ; quand vous vlé acoute
tez : ce n'est pas la peine que vous vous affligiez ;
moi, vous a vine rice qui apéle rice, » So méte
si vous voulez m'écouter, vous deviendrez riche,
dire li: « Qui to a fére? Éne çatte pitit cornent
ce qui s'appelle riche. » Son maître lui dit : « Que
toi, toi qui a capave trouve maiiT^é pour dé dou-
feras-tu? Un chat petit comme toi, toi qui
mounnes? » Çatte li entêté, li dire : « Mo
pourras trouver à manger pour deux personnes ? »
méte, done moi ça qui mo dimande vous, après
Le chat tient bon, il dit : « Mon maître, donnez-
lésse moi fére , wou a voir ! » So méte dire
moi ce que je vous demande, après laissez-moi
* Cagrin, chagrin. Il est verbe, comme nous l'avons établi.
GRAMMAIRE. 12 5
H : « Eh ben l causé. Qui to vlé ? — Mo vlé botes
faire, vous verrez ! » Son maître lui dit : « Eh
setnbe ine sac. » So tnéte donc li ça qui li di-
bien ! parie. Que veux-tu ? — Je veux des bottes et
mandé.
un sac. » Son maître lui donne ce qu'il demande.
Çatte tnéte so botes, li prend so sac, li amare
Le chat met ses bottes, il prend son sac, il
// dans so léreins , après li allé, li allé T^is-
l'attache autour de ses reins, ensuite il va, il va
qu^à li arive dans éne grand lapléne acote té
jusqu'à ce qu'il arrive dans une grande plaine où
iéna bon morceau iéves. Li prend so sac, li méte
il y avait beaucoup de lièvres. Il prend son sac,
làdans bon morceau lastrons , li ouvert labouce
il met dedans une bonne quantité de lasseron, il
so sac; guéte so malice ça çatte là, dréte labouce
ouvre la bouche de son sac ; voyez sa malice à ce
ça sac là li amare éne ptit lacorde bien longue;
chat, droit à la bouche de ce sac il attache une
après, li arquilé, li caciéte enbas f cilles, so li-
petite corde bien longue; ensuite il recule, il se
T^iés tout séle dohors , mo dire vous. Avla éne
cache sous les feuilles, ses yeux seuls sont dehors,
papa iéve vini , cri, cri, cri, cri. Li arive
vous dis-je. Voilà un gros lièvre qui vient, cri.
126 LE PATOIS CRÉOLE.
dréte av sac; labouce sac ouvert, lastron làdans,
cri, cri, cri. Il arrive droit au sac; la bouche du
iéve entré pour man:(é, Avlà çatte hisse lacorde
sac est ouverte, du lasseron est dedans, le lièvre
ine coup : li làdans * , manami I lève crié :
entre pour manger. Voilà le chat qui tire la corde
grâce, papa çatte, mo napas fére encore! Çatte
tout à coup : ça y est, mon amie ! Le lièvre crie :
napas acoute li, li touye H. Après, li amare
grâce, mon bon Monsieur le chat, je ne le ferai
so lipiéds , li ouvert so vente, li foure éne ptit
plus ! Le chat ne l'écoute pas, il le tue. Ensuite
dibois làdans, li méte li dans so boursac, li aile
il attache ses pieds, il ouvre son ventre, il fourre
drétte lacase URoi.
un petit bâton dedans, il le met dans son bour-
sac, il va droit à la maison du Roi.
Çatte vlé entré, avlà soldat qui té monte la-
Le chat veut entrer, voilà le soldat qui montait
garde dans laporte léRoi , li barre li cimin.
la garde à la porte du Roi qui lui barre le che-
Més çatte entêté, Avlà léRoi qui tende doumoune
min. Mais le chat s'entête. Voilà le Roi qui en-
* Làdans ! là dedans ! interjection qui répond à notre ça y est ! c'est dans
le Sftc.
GRAMMAIRE. I27
cause fort dans so laporte li dire : « Mes , qui
tend du monde parler fort à sa porte il dit : « Mais
.çaça qui sipite sipite conte ça dans mo laporte,
qui est-ce qui dispute, dispute comme ça à ma
don! » So soldat là réponde li: « Ène faye *
porte, donc ! » Son soldat lui répond : « Un chat
çatte qui dire li vlé parle av vous. Eh ben! lésse
de rien qui dit qu'il vçut vous parler. Eh bien!
// entré. »
laissez-le entrer. »
Çatte souye lipieds dans laporte, li entré, li
Le chat s'essuie les pieds à la porte, il entre, il
tire iéve dans so boursac, li dire léRoi: « léRoi,
retire le lièvre de son sac, il dit au Roi : « Sire,
avlà éne iéve qui mo méte Moussié Carabas té
voilà un lièvre que mon maître, Monsieur Carabas,
laçasse pour vous. » Avlà léRoi bien content li
a chassé pour vous. » Voilà le Roi bien content
réponde: a Dire grand merci Moussié Carabas. »
il répond: « Dis graijd merci. à Monsieur Cara-
Çatte allé.
bas. » Le chat s'en va.
Lendimain grand bomatin çatte aile dans éne
Le lendemain de grand matin. le chat va dans
* Fayt du français failli ; « un failli chien », disent les matelots.
128 LÉ PATOIS CRÉOLE.
grand carreau diblé, so sac là Tramés quitté. Li
un grand champ de blé, son sac-là ne le quitte ja-
comence encore, li méte so sac enbas, li ou-
mais. Il commence encore, il pose son sac par
vert so labouce, li méte làdans bon morceau la-
terre, il ouvre sa bouche, il met dedans une bonne
farine mate, après li caciéte enbas vitiver dans
quantité de farine de maïs, puis il se cache sous le
bord carreau, Jvlà éne perdrix qui vire viré pour
vétyver au bord du champ. Voilà une perdrix qui
man^^e ça lafarine là; perdrix entré, çatte hisse
tourne, tourne pour manger cette farine-là ; la
ine coup so ptit lacorde: làdans même! perdrix
perdrix entre, le chat tire tout d'un coup sa petite
maillé.
corde : ça y est ! la perdrix est prise.
Li amène perdrix là lacase léRoi, li dire lé-
Il porte cette perdrix à la maison du Roi, il dit
Roi : « LéRoi , avlà éne perdrix qui mo méte
au Roi : «Sire, voilà une perdrix que mon maître,
Moussié Carabas ié dire moi donc dans vous la-
Monsieur Carabas, m'a dit de vous remettre en
mainy). Avlà léRoi bien content, li apéle so do-
propres mains. » Voilà le Roi bien content, il
mestique: « DonneT^-moi éne coup à boire à ça
appelle son domestique : « Donnez-moi un coup
GRAMMAIRE. I29
çatte là *. » Avlà çatte H boire. Lhére li fine
à boire à ce chat-là. » Voilà le chat qui b«it.
boire li dire : « Sifét va ! tno disang fané !
Quand il a bu, il dit: « Vraiment! mon sang cir-"
Grand merci, léRoi; après Bondié vous même mo
cule! Grand merci. Sire; après Dieu c'est vous
méte. »
qui êtes mon maître. »
Avlà cornent li dicende léscalier^ -enbas peron
Voilà que comme il descend l'escalier, au bas
lavarangue li trouve éne bélebéle carosse av quate
du perron de la varangue il voit un superbe car-
çouvals làdans ; li dimande av cocé : « Hi wou !
rosse avec quatre chevaux, il demande au cocher :
Qui fére ça carosse là, don ? » Cocé dire li :
« Hé vous ! pourquoi faire ce carrosse-là, donc } »
« Ça ? carosse pour léRoi aile promené av so
Le cocher lui dit : « Ça? c'est le carrosse pour
mam:;;éle grand cimin làbas bord lariviére. »
que le Roi aille se promener avec sa fille sur le
Lhére çatte fine tende ça, li galpé lacase so
grand chemin là-bas au bord de la rivière. »
méte, ti, ti, ti, ti, taillé même, sans posé.
* Ici le conteur veut que le Roi parle français : « Donnez-moi un coup i
boire k cet homme-là »; ce sont de ces phrases qui s'impriment k jamais dans
une mémoire.
6.
130 LE PATOIS CREOLE.
Quand le chat a entendu ça, il court chez son
m^tre, ti, ti, ti, ti, ventre à terre, sans s'arrêter.
Li arivé, li dire so mite : « Quand vous vlé
Il arrive, il dit à son maître : « Si vous voulez
acoute moi , a^^ourdi mime vous pour vine rice
m'écouter, aujourd'hui même vous deviendrez
qui apéle rice. So méte dire li: « Bien sir ma
riche, ce qui s'appelle riche. Son maître lui dit :
va acoute toi, àcause mo coné to malin cornent
« Bien sûr je t'écouterai, parce que je sais que tu
sipas. Causé éne fois! » Çatte dire li : m Ah
es malin comme je ne sais pas qui davantage.
ben ! anons allé ! »
Parle une fois ! » Le chat lui dit : « Eh bien !
allons ! »
Li amène so méte bord lariviére , // dire li :
Il conduit son maître au bord de la rivière, il
« Tire tout vous lin:(^e, ente dans dileau, » So
lui dit : « Retirez tous vos habits, entrez dans
méte dire li : « Qui fére ente dans dileati frés
l'eau. » Son maître lui dit : « Pourquoi entrer
là! — Entré, mo dire won, napas létemps
dans cette eau froide là ? — Entrez, vous dis-je,
causecausé àçthére. » So méte ente dans dileau ;
ce n'est pas le temps de bavarder à présent. » Son
çatte ramasse tout lahardes so méte, li cadette
GRAMMAIRE. I3I
maître entre dans Teau, le chat ramasse toutes
enbus roces , li dire : « Reste là, aspéré mo
les hardes de . son maître, il les cache sous des
vine çace vous, » Li quitte so tnéte dans dileau,
roches, il dit : « Restez li, attendez que je vienne
// monte bord rempart * pour guette guette carosse
vous chercher. » Il laisse son maître dans l'eau, il
URoi passé, •■
monte au bord du. rempart pour épier le passage
du carrosse du Roi.
Avlà coment H assise là li voir carosse URoi
Voilà que tandis qu'il est assis là il voit le car-
vine grand galop drétte av li. Avlà li levé ,
rosse du Roi venir au grand galop droit à lui.
// crié : « A moi ! A moi ! Bondié I Bondié !
Voilà qu'il se lève, il crie : « A moi ! A moi ! Mon
Marrons fine volor tout lin:(e mo méte qui après
Dieu ! Mon Dieu ! Les marrons ont volé tout le
baingne dans dileau I! » Awouah l li même qui
linge de mon maître qui est à se baigner dans
té caciéte linT^e enbas roces.
l'eau!! » Allez voir! c'est lui-même qui a caché
les habits sous les roches.
* Nos rivières, pour la plupart profondément encaissées, coulent entre deux
rives h pic, deux « remparts ».
132 LE PATOIS CRÉOLE.
LiRoi tende ça crié là, H fire ariU calice;
Le Roi entend ces cris-là, il hït arrêter la voi-
ça mime çaUe ti vouli. Li aile cotte liRoi, li
ture y c'est juste ce que le chat voulait. Il va au-
dire corne ça : a LiRoi! LiRoi I mon pauve
près du Roi, il dit comme ça : « Sire ! Sire! mon
mite y Moussié Carabas, vous coni ça qui fou-
pauvre maitre. Monsieur Carabas, vous savez celui
:(ours envoyé vous iive av perdrix là, cornent
qui toujours vous envoie ce lièvre et cette per-
// apris baingne so licorps dans dileau, marons
drix, tandis qu'il est à se baigner dans l'eau, les
fique volor tout so lin:(e I » LiRoi dire av so
marrons viennent de voler tous ses habits ! » Le
domestique : « Galpi lacase , ouvert mo lar moire,
Roi dit à son domestique: « Cours au palais,
amène lin:(e pour Moussii Carabas. Vani métne,
ouvre mon armoire , apporte des habits pour
pendgare li gagne larhime dans dileau fris là, »
Monsieur Carabas. Cours vite, de peur qu'il ne
s'enrhume dans cette eau froide là. »
Avlà Msii Carabas mite so lin:(e liRoi. Mo
Voilà Monsieur Carabas qui met les habits du
dire ous, sifet va! àforce li vine t^oU lafille *
* Le vnox fille d'ordinaire ne prend pas l'article; mais nous sommes k la
Cour, la langue s'élève.
GRAMMAIRE. I33
Roi. Je vous le dis vraiment! tant il devient joli,
léRoi napas capave guette li drétte , li bli:(i
la fille du Roi ne peut le regarder droit, elle est
bésse bésse so li:(iés, Çatte guette :(autes éne
obligée de baisser, baisser ses yeux. Le chat les
coup, li ma:(iné, li rii. Lisse T^autesl
regarde un coup, il songe, il rit. Laissez-les !
Çatte galpé divant carosse. Li trouve éne grand
Le chat court devant le carrosse. Il voit une
bande noirs qui après casse mate, li dire Tuantes :
grande bande de noirs qui sont à récolter du
« Acouté , méT^amis , si léRoi dimande :(autes
maïs, il leur dit : « Écoutez, mes amis, si le Roi
pour qui ça bitation là, dire li pour Moussié
demande pour qui cette habitation-là, dites-lui
Carabas ; si T^autes napas cause corne ça , mo
à Monsieur Carabas; si vous ne parlez pas comme
fére mo sourcié av T^autes, napas iéna éne qui
ça, je ferai mes sortilèges avec vous, il n'y en a
pour dibouté dimain bomatin, AranT^e :(autes. »
pas un qui sera debout demain matin. Arrangez-
Tout ça noirs là à for ce :(autes père, :(autes laT^ambes
vous. » Tous ces noirs-là, tant ils ont peur, leurs
fébe, mo dire wous !
jambes sont faibles, vous dis-je !
LéRoi passé, li guite bitation /à, li dire ça
134 LE PATOIS CREOLE.
Le Roi passe, il regarde cette habitation-là, il
noirs qui après casse mate : « Pour qui blanc
dit à ces noirs qui sont à cueillir le maïs : « Pour
ça maman bitation là ? » Zautes tout néque ine
quel blanc cette grande habitation-là ? » Tous
labouce : « Pour Moussii Carabas. » LéRoi napas
ils n'ont qu'une voix : « Pour Monsieur Cara-
dire narien,
bas. » Le Roi ne dit rien.
Çalte divant tou:(purs. Avlà li trouve noirs
Le chat est devant toujours. Voilà qu'il voit
après coupe cannes, li fére Tuantes père encore :
des noirs à couper des cannes, il leur fait peur
« Si Ayantes napas dire lèRoi qui ça cannes là
encore : « Si vous ne dites pas au Roi que ces
pour Moiissiè Carabas fautes a guètè sipas mo
cannes-là sont à Monsieur Carabas, vous verrez
yangue ène yangue. Arra7i:(e :(autes. » LèRoi
si mon maléfice est un maléfice. Arrangez-vous. »
passé, li dimande Tuantes : « Pour qui çà cannes
Le Roi passe, il leur demande : « A qui ces cannes-
là? » Zautes tout crié : « Pour Moussié Ca-
\k} » Ils crient tous: « A Monsieur Carabas.»
rahas, » LéRoi qui ti assise dans so caresse li
Le Roi qui était assis dans son carrosse il dit:
dire : « Ah monami I Sifét va , ça qui apèle
GRAMMAIRE. I35
« Ah mon ami ! Oui vraiment, c'est ça qui s'ap-
rice! »
pelle riche! »
Çaite gctlpé tou:(ours divant ; li arive dréte
Le chat court toujours devant; il arrive droit
éne lacase qui grand cornent léglise ; li entré :
à une maison qui est grande comme une église;
ça té lacase Lotdoup. Li dire : « Lotdoup ,
il entre: c'était la maison du Loup. Il dit: « Le
Louloup, mo napas ti vlé passe divant vous la-
loup, le loup, je n'ai pas voulu passer devant
porte sans dire vous bon^^our. » Louloup dire
votre porte sans vous dire bonjour. » Le loup
// ; « To té bienfét, mo pitit. » Avlà T^autes dé
lui dit : « Tu as bien fait, mon enfant. » Les
cause causé, Çaite dire av Louloup , guette bien
voilà tous deux qui causent de choses et d'autres.
so siprit ça çatte là : « Mo té tende dire quand
Le chat dit au loup, regardez bien son esprit à
vous vlé vous capabe fonde éne coup pour vine
ce chat: « J'ai entendu dire que quand vous vou-
lïon ou bien :(alphant, ça qui vous léquére con-
lez, vous pouvez fondre tout d'un coup pour, de-
tent, » Louloup dire li : « To a voir talhére,
venir lion ou éléphant, suivant votre gré. » Le
mo pitit, » Cornent li dire ça, li fonde éne coup
136 LE PATOIS CRÉOLE.
loup lui dit : « Tu vas voir tout à l'heure^ mon
mime, li vint ine gros lîon. Çatte trouve ça,
enfant. » Comme il disait cela, il fond d'un seul
àforce li pire li saute lafenite , lisse li saati,
coup, il devient un gros lion. Le chat voit ça,
li monte làhaul bardeaux. Louloup bli^i rii,
il a si grand'peur qu'il passe par la fenêtre, laissez-
li crii : « Napas pire , pitit , dicendi. » Çatte
le sauter, il monte sur les bardeaux. Le loup ne
dicendi, li dire Louloup : ce Manman ! napas
peut s'empêcher de rire, il crie : « N'aie pas peur,
pile pire qui mo ti pire, papa Louloup! Mis,
petit, descends. » Le chat descend, il dit au Loup :
Louloup, vous ii çan^J^ pour vine lion, esqui
« Maman ! ça ne s'appelle pas une peur que j'ai
vous capabe çan:(é pour vine :(o:(o oubien lirat ? »
eu peur. Seigneur loup ! Mais, le loup, vous avez
Louloup dire : « Sifit, mo pitit, mo capabe, »
changé pour devenir lion, est-ce que vous pou-
Avlà li fonde ine coup, li vine lirat, Çatte,
vez changer pour devenir oiseau ou rat ? » Le loup
manamil pise li dans so latite mime, li touye
dit : « Oui, mon enfant, je le peux. » Voilà qu'il
//, // man^e li.
fond d'un coup, il devient rat. Le chat, mon ami !
le saisit par la tête même, il le tue, il le mange.
GRAMMAIRE. I37
Avlà cornent li féque man:(e ça Louloup là, li
Voilà que comme il venait de manger ce loup-
tende carosse léRoi vine dans lacour ; li aile
là, il entend le carrosse du Roi venir dans la
ouvert laporte carosse li prye léRoi dicendé setnhe
cour ; il va ouvrir la portière du carrosse, il prie
so pitit av Missié Carabas. Çatte dire léRoi :
le Roi de descendre avec sa fille et Monsieur Ca-
« Ça lacase là pour mo méte, Moussii Carabas ;
rabas. Le chat dit au Roi: « Cette maison est
vine promené, vou a voir, » Avlà léRoi promené,
à mon maître, Monsieur Carabas; venez pro-
promené ; li guété , li guàé ; napas pèle bélebéle
mener, vous verrez. » Voilà le Roi qui promène,
lacase mo dire ous ! Quand çatte fine fére Tuantes
promène; il regarde, il regarde; ça ne s'appelle
promené tout quiquepart, li fére T^autes assise
pas une belle maison, je vous dis! Quand le
dans éne grand lasalle àcote té iéna éne grand
chat les a fait promener partout, il les fait asseoir
latabe rempli pâtés, brioces , pralines, bonbons
dans une grande salle où il y avait une grande
tout sorte; té iéna gouyaves , té iéna T^acques ,
table chargée de pâtés, de brioches, de pralines,
té iéna caramboles, té iéna vavangues, papayes^
de gâteaux de toute sorte ; il y avait des gouyaves.
138 LE PATOIS CRÉOLE.
COCOS, mambolos , Tflnblongues , ti iéna tout ça
il y avait des Jacques, il y avait des caramboles,
qui ti iéna; mis, tnonantnil ti ina inc divin,
il y avait des vavangues, des papayes, des cocos,
qui ti divin cornent garnis divin ti divin l
des mambolos, des jamlongs, il y avait tout ce
qu'il y avait; mais, mon ami! il y avait un vin,
qui était du vin comme jamais vin n'a été vin.1
Avlà liRoi cornent li sise à table H dire :
Voilà le Roi en s'asseyant à table qui dit :
a Sifit va, moi qui liRoi, ma honti tno lacase
a Oui, vraiment, moi qui suis roi, j'ai honte que
napas ^oli cornent pour vous, Moussié Cara-
ma maison ne soit pas jolie comme la vôtre,
bas. » Lhére Tuantes tout T^autes fine assise à
Monsieur Carabas. » Quand tous ils se sont assis
tabe, ça qui man^i man^i, ça qui boire boire.
à table, ceux qui mangent mangent, ceux qui
Avlà URoi goûte ça divin là, ine coup li dire
boivent boivent. Voilà le Roi qui goûte ce vin-
Mi/^ Carabas : « Moussii Carabae, quand vous
là, du coup il dit à Monsieur Carabas: « Mon-
vli, mo marié vous sembe mo pitit. » So mam-
sicur Carabas, si vous voulez, je vous marie avec
:(éle URoi li tende ça, monami, àforce li con^
ma fille. » La demoiselle du Roi entend ça, mon
GRAMMAIRE. I39
tent li vlé dire, grand merci, tno papa; narien
ami, elle est si contente qu'elle veut dire grand
sourti, 50 labouce séque.
merci, mon papa; rien ne sort, sa bouche est sèche.
Msié Carahas qui té pauve cornent moi mime
Monsieur Carabas qui était pauvre comme moi-
li dire : « Mo ' béte moi ! sipas vous croire mo
même dit: « Je suis bête moi! si vous croyez
va dire non. » Z au tes levé, T^autes mite U gants ,
que je vais dire non. » Ils se lèvent, ils mettent
:(autes aile liglise, :(autes marié, LéRoi done éne
des gants, ils vont à l'église, ils se marient. Le
grand bal, li fére çatte sise à table acote li :
Roi donne un grand bal, il fait asseoir le chat à
avlà àçthére çatte fine vine grand missié.
table près de lui: voilà maintenant que le chat
est devenu un grand monsieur.
Quand soupe fini avlà çatte lève dans so place;
Quand le souper est fini voilà le chat qui se
// passe àcote so méte li dire li : « Ah ben,
lève de sa place; il passe auprès de son maître, il
mo méte , qui ous croire ? menti ça qui mo té
lui dit : « Eh bien , mon maître , qu'en pensez-
dire vous éne T^our la ? » So méte dire : « Sifét
vous? était-ce un mensonge ce que je vous ai dit
va ! to éne çatte cornent Tramés té éna çatte. »
140 LE PATOIS CRÉOLE.
un jour? » Son maître dit: « Oui vraiment! tu
es un chat comme jamais il n'y a eu de chat. »
Avlà çatte cornent li aile dans so laçamhe
Voilà le chat comme il va dans sa chambre
pour dourmi, mo sivré li pour mo tire so botes.
pour se coucher, je le suis pour que je lui tire ses
Lhére mo fine tire so hôtes, pour dire moi grand
bottes. Quand j'ai tiré ses bottes, pour me dire
merci li envoyé moi éne coudepied qui fére moi
grand merci, il me donne un coup de pied qui
tombe ici pour raconte vous ça ^(histoire là.
me fait tomber ici pour vous raconter cette his-
toire-là.
So finition ^histoire çatte qui té éna botes *.
Fin de Thistoire du Chat botté.
Le conte suivant nous semble surtout intéres-
sant à cause de sa ressemblance avec plusieurs
fabliaux du moyen âge, entre autres avec « le Se-
gretain, moine » . Cette ressemblance est-elle pure-
* Nous devons ce conte & l'obligeance de M. F. de la B., que nous remer-
cions de sa précieuse collaboration. Alors que dans presque toutes les pro-
ductions soi-disant écrites en créole, la langue fait au français des conces-
sions un peu bien nombreuses, elle conserve ici sa physionomie dans toute
son originalité. Le conte finit, comme tout vrai conte créole doit finir, par le
coup de pied traditionnel qui fait tomber le conteur devant son auditoire.
GRAMîjJAIRE. I4I
ment fortuite, ou bien y a-t-il parenté entre les
deux contes, et n'avons-nous ici qu'une adapta-
tion au créole d'une histoire venue toute faite de
« la grand terre » ? Le lecteur pourra décider en
toute connaissance de cause.
MORT LAHAUT BOURIQUE.
LE MORT SUR L'ANE.
Éne fanme H dans so lacase av so galant. So
Une femme était dans sa maison avec son ga-
mari ti fine sourti dipis àsoir sans dire li quand
lant. Son mari était sorti depuis le soir sans lui
li ti pour rentré. Grand homatin coq çanté comére
dire quand il devait rentrer. De grand matin au
tende batte laporte, Li dimandé : Qui là? — So
chant du coq la commère entend frapper à la porte.
mari réponde : Moi.
Elle demande : Qui est là? — Son mari répond :
Moi.
Lhére là comére dire av so galant : Aile vitement
Alors la commère dit à son galant : Va vite te
cacié dans ça grand la:(are qui dans coin lacase.
cacher dans cette grande jarre qui est dans le coin
Li aile cacié.
de la case. Il va se cacher.
142 LE PATOIS CRÉOLE.
Lhére cotnirefine ouvert laporte so mari dimande
Quand la commère a ouvert la porte, son mari
/{ sipas H fine mette dileau dans difé pour f ire cafi.
lui demande si elle a mis de l'eau au feu pour £dre
Sofanme dire li : « Alà mo aile mité; mis cornent ous
le café. Sa femme lui dit : « Voilà que je vais la
tourne vitement começa? — Mo fine trouve ça dou-
mettre; mais comment revenez-vous vite comme
moune qui mo ti aile voir là, et mo tourne tousite,
ça? — J'ai trouvé l'individu que j'allais voir, et je
alà tout. »
reviens tout de suite, voilà tout. »
Létemps là dileau fine bout, Li vide dileau làhaut
Cependant l'eau était bouillante. Elle verse l'eau
café; larestant dileau — mo napas coné qui li ma"
sur le café; le reste de l'eau — je ne sais à quoi
:(iné — // vide li dans laT^are àcote galant ti fine aile
elle pensait — elle le vide dans la jarre où le galant
cacié. Pauve malhéré là sans causé li fine saisi sembe
était allé se cacher. Le pauvre diable, sans dire un
ça dileau çaud là, li rédi, li crevé.,. Dans so crevé
mot, est saisi par cette eau bouillante, il se raidit,
so labouce ti fine reste dimi ouvert cornent dire li ti
il meurt... Dans la mort sa bouche était restée
après rié,
demi-ouverte, comme s'il eût été en train de rire.
GRAMMAIRE. I43
Bomaiin, Ihére so mari fine aile prend louvra:(e,
Le matin, quand son mari fut parti pour son
fanme là dire av so galant: <si Sourti vilement, alà H
travail, la femme dit à son galant : « Sors vite, le
fine allé, pendgare quiquefois li capave tourne en-
voilà parti, de peur que peut-être il ne revienne
core. » Galant napas bou:(é.
encore. »• Le galant ne bouge pas.
« Mes sourti vitement, mo dire toi!,.. Ah! ah!
« Mais sors vite, te dis-je ! ... Ah ! ah ! je te parle,
mo cause av toi, to rié! » Li voir li napas oulé arête
tu ris ! » Elle voit qu'il ne veut pas cesser de rire,
rié, li tiombo li par so civés, li halle dehors la:(are;
elle le saisit par les cheveux, elle le tire hors de la
néque Ihére là qui li trouvé li fine mort. « Bondié,
jarre; ce n'est qu'alors qu'elle voit qu'il est mort.
bondié, manman ! Coment mo a fére av éne lécorps
a Bon Dieu, bon Dieu, maman! Comment vais-je
mort dans mo lacase ! »
faire avec un corps mort dans ma case ! »
Li maT^iné! li ma:(iné! Te énan éne viébouriquequi
Elle réfléchit ! elle réfléchit ! Il y avait un vieil âne
marce marcé dans lacour ; li prend ça doumoune mort
qui allait et venait dans la cour; elle prend l'homme
là, li amare li làhaut bourique, li largue bourique.
mort, elle l'attache sur l'âne, elle lâche l'âne.
144 LE PATOIS CRÉOLE.
Bourique court, li aile dans térain éne grand
L'âne se sauve, il va dans le champ d'un vieil-
moune qui ti inan mate planté. Bourique néque
lard qui avait du maïs planté. L'âne ne fait que
moulé, li qui ti gagne neque ciendent tou:(purs pour
moudre, lui qui n'avait jamais que du chiendent à
man:(é. Létemps li après moulé, bonnejcmme voir
manger. Tandis qu'il s'en donne, la bonne fenune
éne missié làhaut bourique, so bourique après manie
voit un monsieur sur un âne, et l'âne en train de
so mate. « Eh ons, Msiél qui ous fére? Ous lésse
manger son maïs. « Eh vous. Monsieur! que £d-
vous ^animau vine man^e mo mate ous enlére làhaut
tes-vous? Vous laissez votre bête venir manger
/// Ous napas capave empéce lijére dégâts/ » Msié
mon maïs alors que vous êtes sur son dos ! Vous
là napas réponde narien, li rié. — « Cornent! mo
ne pouvez pas l'empêcher de faire des dégâts ! » Le
parle bonéte av vous, encore vous baingne av moi! »
monsieur ne répond rien, il rit. — « Comment!
je vous parle honnêtement, et vous vous moquez
de moi ! »
Lhére là bonnefemme souqué, li crié « bonhome ! »
Alors la bonne femme est furieuse, elle appelle
Bonhome vini av so bâton; bonnefemme dire li :
le bonhomme. Le bonhomme vient avec son bâ-
GRAMMAIRE. I45
« Ous capave croire mo parle av ça Missié là, mo
ton, la bonne femme lui dit; « Pouvez-vous croire
dire H napas lésse so :(animau man:(e mo maïe, li
que je parle à ce monsieur-là, je lui dis de ne pas
haingne av moi, li néque rié! » Avlà bonhome en-
laisser sa bête manger mon maïs, il se moque de
vôye éne coudebâton ça Missié qui ti làhaut bouri-
moi, il ne fait que rire! » Voilà le bonhomme qui
que: bouf! Msié tombé. Avlà bonhome voir ça, li
donne un coup de bâton au monsieur qui était sur
dire: « Ah! Bondié! Bondié, mo fanme, qui nous
l'âne : bouf! le monsieur tombe. Voilà le bon-
fine fére! Nous fine touye éne doumoune: qui nous
homme qui voit ça, il dit : « Ah! mon Dieu, mon
a fére! » Bonnefeynme ma:(iné; li dire: (.i Napas
Dieu, ma femme, qu'avons-nous fait! Nous avons
bisoinpére, »
tué un homme : qu'allons-nous faire ! » La bonne
femme réfléchit; elle dit : « N'ayez pas peur. »
Li prend éne paquet viévié Iin:(e, li amare ça
Elle prend un paquet de très-vieux linge, elle
doumoune mort là dans ça paquet lin:(e là, Li fére
attache l'homme mort dans le paquet de linge.
cornent dire, létemps li fine arive lamoquié cimin
Elle fait semblant alors qu'elle était arrivée à moi-
pour arive lariviére, li fine blye savon dans so la-
TAT. CR. 7
^4^ LE PATOIS Clti^^LE.
tré chemin pour se rendre à la rîvîère, d'ayok ôil^
i^ase; U pose paquet partire, U gtdaupi cornent ikt
blié le savon chfez elle; elle pose le paquet par
U atle çace savon. Dériérê U coquins vini, pésepa-
lè&nc^, €3ié tomt comme si elte alkit chercher son
fuit, saufué.
savon. Derrière elle des vrfeurs vienncât^ prttt^
-ncnt le paquet et se sauvent.
Ça nkt^niére là boHnefemme U fim trouvé cùmeat
C'est de cette mamère que la botme femme miàt
çappe dans malhire.
trouvé le moyen: de se tîr«: d'un mauv^ paà^
Coquins sH&nt coquin, ^usqu*à ^aùtês coquin déUr
Les voleurs sont voleurs jusqu'à voler les corps
moune mort. Ça même sa finition :(histoire.
morts. C'est ainsi que finit l'histoire.
PROVERBES ET DICTONS.
Nous donnons le mot à mot de chacun, avec
un court commentaire qui en précise l'emploi,
alors que nous n'y joignons pas l'équivalent fran-
çais.
Zafféres moutons napas :(afféres cabris;
GRAMMAIRE. 147
Les affaires des moutons ne sont pas les affaires
des cabris. (Ne vt)us mêlez pas de ce qui ne vous
regarde point.)
Toulé:(ours napas féie Cinois;
Tous les jours ce n'est pas la fête chinoise. (Ce
proverbe, du moins sous cette forme, date de quel-
ques années seulement. Les Chinois, à l'occasion
de la convalescence du prince de Galles, sollicitè-
rent et obtinrent du gouverneur de faire, dans les
rues du Port-Louis, une procession quasi-reli-
gieuse qui rencontra toute la faveur du populaire;
les solennités de cet éclat sont rares!)
Zaco napas guite so laquée, li guette pour son ca-
merade;
Le singe ne regarde pas sa queue, il regarde
celle de son voisin. (« On se voit d'un autre œil
qu'on ne voit son prochain. »)
Napas éna fromage qui napas trouve so maca-
thia*;
Il n'y a pas de fromage qui ne trouve son pain
bis. (Pas de fille si laide qu'elle ne trouve qui l'é-
pouse.)
Çatte qui éna matou f ère lembarras;
* Une vieille nénéne nous corrige ainsi : Napas inan macalhia rassis qui
napas trouve so morctau fromage.
148 LE PATOIS CRÉOLE.
La chatte qui a un matou fait ses embarras.
Laboue moque lamare;
La boue se moque de la mare. (La pelle se mo-
que du fourgon.)
Çappe dans poêlon tombe dans difi;
S'échapper du poêlon et tomber dans le feu.
(Tomber de fièvre en chaud mal.)
Li:(ii napas ina baU:(a:(e;
Les yeux n'ont pas de frontière. (L'œil a le
droit de regarder tout ce qu'on montre.)
Mané:(e napas paria^e, mina^^e napas badinaj^e;
Le manège n'est pas un pari, le ménage n'est
pas un jeu. (Le manège n'est pas un champ de
course, non plus que le mariage un jeu. Quelques-
uns disent : Mana:^e napas paria^ie, mina:(e na-
pas badinaieJ)
Çaquéne senti sa doulére;
Chacun scni sa peine.
I A fine vende son cocon;
Il a vendu son cochon. (Il dépense comme il
n'a pas accoutumé de faire.)
Zamés bêf senti so corne trop lourd;
Jamais le bœuf ne sent ses cornes trop lourdes.
Cornent to taie to natte faut to dourmi;
Comme tu étends ta natte il faut que tu te cou-
ches. (Comme on fait son lit on se couche.)
GRAMMAIRE. I49
Ça qui H bien f ère, Tramés ti mal f ère;
Ce qui est bien fait n'est jamais mal fait. (Ne
vous repentez jamais d'une bonne action, d'un de-
voir rempli.)
Batte rende Tramés f ère mal;
Les coups rendus ne font jamais de mal. (Se
venger console.)
Conseillère napas payère;
Le donneur de conseil n'est pas le payeur. (Ce
n'est pas le donneur de conseil dont la bourse est
en cause.)
Li manque lagale pour gratté;
Il manque de gale pour se gratter. (Il a tout à
souhait.)
Baliènèf, haliè prope;
Balai neuf, balai propre. (Tout nouveau, tout
beau.)
Mette çarétte divant milèt;
Mettre la charrette avant le mulet. (Atteler la
charrue avant les bœufs.)
Doucement napas empèce arrivé;
Aller doucement n'empêche pas d'arriver.
Dileau dourmi touye doumounde;
L'eau qui dort tue les gens. (Il faut se méfier de
l'eau qui dort.)
Zourè napas èna lentèrement;
150 LE PATOIS CRÉOLE.
Les jurons n'ont pas d'enterrement (ne tuent
pas).
Dans mariage liciens témoins gagne batte;
Aux noces des chiens les témoins ont des coups.
(Entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le
doigt.)
Napas :(oué av difé, wou a bourle vous cimise;
Ne jouez pas avec le feu, vous brûlerez votre
chemise.
Poule qui çanté ça mime qui fine ponde;
La poule qui chante est celle-là même qui apondu.
Couvai napas marce av boutique;
Le cheval ne marche pas avec l'âne. (Chacun
doit garder sa place, son rang.)
Côte Angles passé lardent poussé;
Où passent les Anglais l'argent pousse.
Souliers faraud, mes doma^e :(autes man:(e lipieds;
Les souliers sont élégants, mais c'est dommage
qu'ils mangent les pieds.
Quiquefois wou plante :(haricots rou^e, :(haricots
blanc qui poussé;
Quelquefois vous plantez des haricots rouges, et
ce sont des haricots blancs qui poussent.
DiT^éfs canard plis gros qui diT^éfs poule;
Les œufs de cane sont plus gros que les œufs de
poule.
GRAMMAIRE. I5I
Di:(éfs câq poule qui f ère; -
Les œufs du coq, c'est la poule qui les fait.
Bon lility bon ména:(e;
Bon lit, bon ménage.
Lilit pour dé napas lilit pour trois;
Un lit pour deux n*est pas un lit pour trois.
Li napas bon pour taie poules;
Il n'est pas bon à tâter les poules (pour savoir si
elles ont l'œuf: quel homme nul!)
Crace en 1ère tombe Icihaut néne?^;
Il crache en l'air, ça lui retombe sur le nez.
Ça qui dourmi napas pense man^^é;
Qui dort ne pense pas à manger. (Qui dort dîne.)
LarT^ent bon, mes li trop cére;
L'argent est bon, mais il est trop cher.
Dilét bif napas dilét vace;
Du lait de bœuf n'est pas du lait de vache.
Aspire iéve dans marmite avant causé;
Attendez que le lièvre soit dans la marmite avant
de parler. (Il ne faut pas vendre la peau de Tours
avant de l'avoir mis par terre.)
Lacase bardeaux napas guette lacase vitivére;
La maison couverte de bardeaux ne regarde
point la case couverte de vétiver. (Le palais dé-
daigne la chaumière.)
A:(ourdi tout marmites diboute làhaut difé;
Aujourd'hui toutes lés iiianiiîtè$ sont tl^>dat
sur le feu. (Chacun a sa place au soldl.)
Carbon s^amis va donc lafannei
Le charbon jamais ne dc^Mrâ àt £irine. {A
blanchir la tète d'un n^e on perd sa lessive.)
Li pour marié, mes qmquefoù iaguê mariage
glisse dans lédoigt ;
li doit se tnarier, mais quel<|ue£!Hs ta %agoe de
marine glisse dû doigt. (H y â du chemin de h
coupe aux lèvr^.)
Mari napàs trouve dans vitivire; ■
Un mari ne se trouve pas dans le vétiver. 0?res-
que toufs nos câtr^ux dé 'cannes sont entourés
d'une bordure de vétiver, en vue du chaume dont
on couvre les cases.)
Quand gagne larmoire, ndpas guette câffe;
Quand on a rarmoire, on ne regarde pas le cof-
fre. (Le coffre est chez nous l'armoire des pauvres.
Après le lit de cordes arrive le coffre; en troisième
lieu..., l'accordéon.)
Marcé narien, la:(amhes qui hisoin;
Marcher n'est rien, il n'est besoin que de jambes.
Quand léhras trop courte, napas T^oinde;
Quand les bras sont trop courts, ils ne se rejoi*
gnent pas, autour de l'objet qu'ils embrassent.
va coq, :(éne poule;
GRAMMAIRE. I53
Vieux coq, jeune poule.
Trop gratté bourlé;
Trop gratter brûle, cuit.
Lhére coq çanté, li bon pour marié;
Quand le coq chante, il est bon à marier.
Vide éne boiitéye pour rempli laute, qui li?
Vider une bouteille pour en remplir une autre,
qu'est-ce? (A quoi bon?)
Ça qui coupe son nénei volor sonfiguire;
Celui qui se coupe le nez vole sa figure.
Vous perdi vous létemps; a:(ourdi dimance, tout
possons lamésse;
Vous perdez votre temps; c'est aujourd'hui di-
manche, tous les poissons sont à la messe.
Poule qui f ère dé di:(éfs Tramés touyé;
La poule qui fait deux œufs n'est jamais tuée.
Quand prend trop boucoup, li glissé;
Quand on prend trop, cela glisse. (Qui trop em-
brasse mal étrcint.)
Divant camrades capabe largue quilotte;
Devant des camarades on peut lâcher sa culotte.
(Entre amis on peut se déboutonner.)
Divant transies faut boutonne caneçon;
Devant des étrangers il faut boutonner son ca-
leçon.
Quand gagne compagnée,faut mette cimise prope;
7.
154 LE PATOIS CRÉOLE.
Quand on a de la compagnie, il faut mettre une
chemise propre.
Quand fenme lève so robe, diahe guette sa la:(ambe;
Quand une femme relève sa robe, le diable re-
garde sa jambe.
Laquée bourique napas laquée couvai;
Une queue d'âne n'est pas une queue de cheval.
Quand diabe voulé prend vous, li cause bondii av
vous;
Quand le diable veut vous prendre, il vous parle
de Dieu.
Quand vous tnarce dans laboue, lève vous caneçon;
Quand vous marchez dans la boue, relevez vo-
tre caleçon.
Ça qui gagne t^oU fille gagne coudeçapeau;
Celui qui a une jolie fille reçoit des coups de
chapeau.
Quand diabe aile lamésse, li caciétte so laquée;
Quand le diable va à la messe, il cache sa queue.
Malade vine làhaut iéve, li aile làhaut tourtie;
La maladie vient sur le lièvre, elle part sur la
tortue.
Ptit lascif ptit coco, grand lascif grand coco;
Petite soif petit coco, grande soif grand coco.
(Le coco était le verre à boire du noir esclave, il a
cédé la place à la moque en fer-blanc du coolie.)
GRAMMAIRE. I55
Cresson content boire dileau;
Le cresson aime à boire Teau.
Quand li napas gagne pôsson salé, douri:( plori;
Quand il n'a pas de poisson salé, le riz pleure.
Quand canon causé, fisil honte;
Quand le canon parle, le fusil a honte.
A:(ourdi casse en fin dimain tape langouti;
Aujourd'hui bien mis, demain en langouti. (Le
langouti est le seul vêtement des hommes qui vont
tout nus.)
Quand vous guétle làhaut vous li:(tés vine pitit ;
Quand vous regardez en haut vos yeux ra-
petissent.
Bagasse houcoup, flangourin ptit morceau;
Beaucoup de bagasse, peu de jus.
Quand vous dicendé, mette T^enraya^^e ;
Quand vous descendez, enrayez.
Quand vous monté, prends létemps soufflé ;
Quand vous montez, prenez le temps de
souffler.
Quand vou aile loin, done boire vous bourique ;
Quand vous allez loin, donnez à boire à votre
àne.
Li T^étte grand laseine pour prend candioc ;
Il jette une grande seine pour prendre des can-
diocs (du fretin).
156 LE PATOIS CRÉOLE.
Dileau bout, mette bride;
L'eau bout, mettez les brèdes. (Il faut battre
le fer pendant qu'il est chaud.)
Li casse so maie avant lifine mir ;
Il casse son maïs avant qu'il soit mûr. (Il
mange son blé en herbe.)
Çatte qui fine bourle av difé père lacende.
Le chat qui s'est brûlé avec le feu a peur de la
cendre. (Chat échaudé craint l'eau froide.)
Quand lamôrt vini, vous pense vous lavie;
Qand la mort vient, vous pensez à votre vie.
Ça qui tine poêlon qui cône so prix lagrésse ;
C'est celui qui tient le poêlon qui connait le
prix de la graisse.
Quand vente faim, siprit vini ;
Quand le ventre a faim, l'esprit vient.
Quand vous marce àsoir, mette vous li:(^iés dans
vous lipieds ;
Quand vous marchez le soir, mettez vos yeux
à vos pieds.
Ça qui fine goûte larac Tramés perdi son goût ;
Celui qui a goûté l'arac n'en oublie jamais le
goût.
Ça qui Angles causé, :(autes même tende ;
Ce que disent les Anglais, eux seuls le com-
prennent.
GRAMMAIRE. I57
Zaco malin y li même té montré noir cornent volor ;
Le singe est malin, c'est lui qui a montré au
noir cdmment on vole.
Temps Francés T^ourmons té plis gros qui temps
m
Angles;
Du temps des Français les giraumons étaient
plus gros que du temps des Anglais.
Béf, avant, ti couvai, li même ti tréne carosse;
Le bœuf, autrefois, était cheval, c'est lui qui
traînait le carrosse. (Il y a quelque quarante ans,
et c'étaient de singuliers équipages.)
Laplie tombé, couroupas va sourti ;
La pluie tombe, les colimaçons vont sortir.
Tonére ronflé, diT^éfs gâté ;
Le tonnerre ronfle, les œufs se gâtent, ou
Tonére ronflé, di:(éfs couvé pour tourné ;
Le tonnerre ronfle , les œufs couvés vont
tourner.
Béfs laquée en 1ère, mauves temps napas loin ;
Les bœufs ont la queue en l'air, le mauvais
temps n'est pas loin.
Zo/^o paillenqui crié là haut, coudevent vini ;
Le paille-en-cul crie là-haut, le coup de vent
vient.
Plis vaut mié vous pitit gagne larhime qui vous
arrace son néncT^ ;
158 LE PATOIS CRÉOLE.
Il vaut mieux laisser votre enfant morveux que
de lui arracher le nez.
Dire moi qui vous T^atnis, mo va dire vous qiH vous ;
Dites-moi quels sont vos amis, je vous dirai qui
vous êtes. (Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui
tu es.)
Coudepied napas empéce coudecorne ;
Les coups de pied n'empêchent pas les coups
de corne.
Moulins vapére fine tnan:(e moulins divent ;
Les moulins à vapeur ont mangé les moulins à
vent.
Açthére moulin dilean rôde larivière ;
A présent le moulin à eau cherche la rivière.
Ça qui touye son lécorps travaille pour lever es ;
Celui qui se tue travaille pour les vers.
Lhére wou aile baigné amène cotâmaïe ;
Quand vous allez vous baigner, portez une rafle
de maïs (mot à mot « un coton de maïs », c'est
la savonnette du pauvre).
Ça qui boudé man:(e boudin;
Celui qui boude mange du boudin (intention
pittoresque ?)
Séga av tamtam T^autes dé fine mort ensembe ;
Le séga et le tamtam sont tous deux morts
ensemble.
GRAMMAIRE. I59
Quand lipied glissé, restant sivré ;
Quand le pied glisse, le reste suit.
Pile enhas napas làdans ;
Piler en bas n'est pas là dedans. (Il ne faut pas
écraser son ennemi par terre. On dit aussi bourre
enbas.)
Moustique pitit, mes Ihére li çanté vous T^réye
plein ;
Le moustique est petit, mais quand il chante,
votre oreille est pleine.
Côte cabri monté noir napas monté ;
Où monte le cabri le noir ne monte pas.
Ça qui content moi content mon licien ;
Celui qui m'aime aime mon chien.
Alourdi toutfenmes aile confesse, mes Ihére T^autes
tourne léglise diable T^étte encore pécé av T^autes ;
Aujourd'hui toutes les femmes vont à confesse,
mais quand elles reviennent de l'église le diable
leur jeue encore des péchés.
Quand léciel tombé, tout mouces va maillé ;
Quand le ciel tombera, toutes les mouches
seront prises.
Lardent napas trouve dans lipied milét;
L'argent ne se trouve pas dans le pied d'un mulet.
Roce entêté, niés quand téti cause av li, li réponde;
La roche est entêtée, mais quand le têtu lui
l60 LE PATOIS CRÉOLE,
parle, elle répond. (« Téti » ou « titi », le plus
gros des marteaux du casseur de pierres.)
Li çarrié dileau la rivière ;
Il porte de l'eau à la rivière.
Légiiimes rare ; brin:(éle av pomedamour cacii
gardes : gantes napas lar^^ent pour péye patente ;
Les légumes sont rares; les bringelles et les
pommes d'amour se cachent des gardes : elles
n'ont pas d'argent pour pa)^er patente.
Conroupa dansé, T^aco rié ;
Le couroupas, colimaçon, danse, le singe rit..
Pitit Timbalo matiTie di:(éfs ;
Le fils de Timbalo mange les œufs. (Tel père,
tel fils. Le chien Timbalo volait les poules.)
Lhére lamontagne bourlé, tout diniounde coné;
Ihére léqiiére bourlé, qui coné?
Quand la montagne brûle, tout le monde le sait;
quand le cœur brûle, qui le sait ?
Sipas vous croire Cinois asse:(^ béte pour lé^ Ma-
layes coupe :(autes laquée ;
Croyez-vous les Chinois assez bêtes pour laisser
les Malais leur couper la queue? (Le français dit
dans le même sens faire la barbe, faire la queue.)
Mon langouti dans piondinde ;
Mon langouti est dans les pignons d'Inde. (Je
suis fort embarrassé ; comment paraître !)
GRAMMAIRE. l6l
Mo bout goni ;
Je bous du goni. (Je suis dans l'embarras.)
Diabes dans filaos ;
Les diables sont dans les filaos. (Les gardes
arrivent.)
Péye av coquilles;
Payer avec des coquilles. (Payer en monnaie de
singe.)
Quand vente crié, T^oréyes sourde;
Quand le ventre crie, les oreilles sont sourdes.
(Ventre affamé n'a point d'oreilles.)
Serin dérobé, maille bengali ;
Le serin se dérobe, prenez le bengali. (A défaut
de grives, contentez-vous de merles.)
Li plante boutéyes vide pour gagne boutéyes
plein ;
Il plante des bouteilles vides pour récolter des
bouteilles pleines. (Il ne risque rien, il ne peut que
gagner à l'affaire.)
Zéné cornent T^aco dans ronda:(e;
Gêné comme un singe dans un enclos circulaire
en palissades.
Li boire dileau Grand rivière ;
Il boit de l'eau de la Grande rivière. (Il est par-
venu, il dédaigne ses premiers amis.)
Éne maria:(e man:(e dans marmite;
l62 LE PATOIS CRiOLE,
Un mariage où Ton mange dans la marmîte.
(Noces contrariées par la pluie.)
Éne mariage dérière lacousine ;
Un mariage derrière la cuisine. (Union libre,)
Fous napas va montré vie :(aco faire grimaces;
Vous ne montrerez pas à un vieux singe à faire
des grimaces.
Bardeaux couvert tout ;
Les bardeaux couvrent tout. (Tout se passe à
huis clos. Que de choses dans les familles, qu'igno-
rent les étrangers !)
Éne baptême lérat;
Un baptême de rat. (Baptême sans dragées.)
Fouille batate av néncT^;
Fouiller les patates avec le nez. (Avoir la vie
dure, manger de la vache enragée.)
Vente enflé, mouces T^aune té pique H;
Le ventre enfle, les mouches jaunes l'ont piqué.
(Comment se l'expliquer autrement, en dehors du
mariage ?)
Laprière martins* ;
La prière des martins. (Conversation où tous
crient à la fois.)
* Au coucher du soleil ils reviennent par milliers à l'arbre qui leur sert
de dortoir, et c'est un tapage étourdissant avant que chacun ait retrouvé ei
reconquis sa place.
GRAMMAIRE. 163
Brouille, dileau pour f ère lahoue ;
Brouiller Teau pour faire de la boue, et pêcher
en eau trouble.
Mette lassomoir lirais av poules* ;
Tendre un assommoir à rats pour prendre les
poules. (Mésuser d'une bonne chose.)
Éna dileau dans lacour;
Il y a de Teau dans la cour. (La maison est riche.)
Éne çatini sans piment ;
Un chatenis sans piment. (Une chose manquée,
ratée.)
Çatte noir apéle larT^ent ;
Un chat noir présage de l'argent.
Couteau divant toi;
Un couteau devant toi. (Une ordure.)
Naplis éna çapeau dans mo lacase ;
Il n'y a plus de chapeau dans ma case. (Je suis
veuve ; je n'ai plus de mari qui me protège.)
Çatte boire dilhouile enhas latahe;
Le chat boit l'huile sous la table. (On se moque
de vous sans que vous vous en aperceviez.)
Li éna larouille dans coin :(oréyes;
* Les rats, qui dans les premiers temps de la colonisation infestaient l'île
au point de la rendre presque inhabitable, sont encore, dans quelques quar-
tiers, un des fléaux de la culture.
164 LE PATOIS CRÉOLE.
»
Il a de la rouille dans le coin des oreilles. (D
perd toujours au jeu.)
Li fine marié éne boutéye vide;
Il a épousé une bouteille vide. (Une femme sans
dot. On dirait aussi à une jeune fille qui prêterait
Toreille aux galanteries d'un homme marié : Na-
pas acoute li, éne boutéye vide ça; Ne Técoute pas,
c'est une bouteille vide.)
Vous napas bisoin souffe difé enbas marmite qui
napas pour vous ;
Vous ne devez pas souffler le feu sous une mar-
mite qui n'est pas à vous. (Mêlez-vous donc de
vos affaires, ne fourrez pas le nez dans celles d'au-
trui.)
Li fine monte làhatit tablette* ;
Elle est montée sur la tablette. (Elle a coiffé
sainte Catherine.)
Napas vous sangsie qui a monte làhaut moi ;
Ce n'est pas votre sangsue qui montera sur moi.
(Vous ne m'exploiterez point.)
Napas vous laliane dar:(ent qui a monte làhaut ma
tonélle;
Ce n'est pas votre liane d'argent qui montera
* Est-ce une création du créole, ou la traduction de l'anglais : Sht will
oson he put on ihe shelf.
GRAMMAIRE. 165
sur ma tonnelle. (D'une jeunefiUe à un jeune homme
dont elle repousse les avances.)
Li laçasse :(o:(os pariaca;
Il chasse aux oiseaux à paliaca. (Le paliaca, mou-
choir à carreaux de couleurs vives, était la coiffure
de toutes les jeunes négresses.)
Li pose canapé ;
Il dépose son canapé. (Il s'établit à demeure
dans la maison, soit comme pique-assiette, soit
comme prétendant à la main de la demoiselle de
céans.)
LarT^ent.napas éna famille;
L'argent n'a pas de famille. (En affaires, point
de parents.)
Montagnes :(amés T^oinde, doumounde T^oinde ;
Les montagnes ne se rencontrent jamais, les
hommes se rencontrent. (Il n'y a que les monta-
gnes qui ne se rencontrent pas.)
Li fére éne tour ou pour bouce laute;
Il fait un trou pour en boucher un autre. (Il
emprunte pour payer une dette.)
Li lève laquée ;
Il lève la queue (il oublie son humble origine)-.
Lapauveté napas éne vis, mes li éne bien gros coulou ;
La pauvreté n'est pas un vice, mais c'est un bien
gros clou. (On estime ce proverbe un des plus
l64 LE P/
^OLE
Il a de la ro- . ^^^'"
perd toujourF
Li fine 11
Uaèp^
dot. O- "'''^^
l'ord^ ''^
^^ passe, le fil suivra. CC'est «
^ i exemple à ses hommes.)
. fine vide son houite condamné ;
Il a vidé sa boîte condamnée. (Il a cassé sa tire-
lire ; il dépense sans compter.)
Laline touve dire àsoir, :(amés H trompe cimin;
La lune voit clair le soir, jamais elle ne se tromp
de chemin.
Boncoîip disic dans cannes, mes doma:(e marmitt
napas nous ;
Beaucoup de sucre dans les cannes, mais pa
malheur nous ne sommes pas les marmites. (O:
nous vole à l'usine.)
Dimounde qui f ère lar:(ent, napas lar^^ent qui fit
dimounde ;
Ce sont les hommes qui font l'argent, ce n'eï
pas l'argent qui fait les hommes.
Mo naplis éna divent dériére ;
Je n'ai plus le vent derrière. (Je n'ai plus lever
en poupe; la chance ne me sourit plus.)
l66 LE PATOIS CRÉOLE.
spirituels du créole; nous l'en croyons innocent,
le mot vice n'est pas créole.)
A:(ourdi soûle bon temps, dimain pagayé ;
Aujourd'hui le plaisir, demain la pagaye. (Les
jours se suivent et ne se ressemblent pas.)
Gouïe passé, difil sivré;
Que l'aiguille passe, le fil suivra. (C'est au chef
de donner l'exemple à ses hommes.)
Li fine vide son houéte condamné;
Il a vidé sa boîte condamnée. (Il a cassé sa tire-
lire ; il dépense sans compter.)
Latine touve clére àsoir. Tramés li trompe cimin ;
La lune voit clair le soir, jamais elle ne se trompe
de chemin.
Boucoup disic dans cannes, mes doma:(e marmites
napas nous ;
Beaucoup de sucre dans les cannes, mais par
malheur nous ne sommes pas les marmites. (On
nous vole à l'usine.)
Dimounde qui f ère lar:(ent, napas lar:(ent qui f ère
dimounde ;
Ce sont les hommes qui font l'argent, ce n'est
pas l'argent qui fait les hommes.
Mo naplis éna divent dériére ;
Je n'ai plus le vent derrière. (Je n'ai plus lèvent
en poupe; la chance ne me sourit plus.)
GRAMMAIRE. 167
Lalangue napas lé:(os ;
La langue n'a pas d'os. (De là sa facilité à se
mouvoir. Le proverbe s'applique un peu à tout
propos, pour une calomnie, pour une parole in-
considérée, pour une indiscrétion ; mais jamais
mieux, ce nous semble, qu'à propos d'une pro-
messe que l'on fait quoiqu'on sache ne devoir pas la
tenir, d'un engagement verbal qu'on se promet
bien de considérer comme non avenu.)
Mégue cornent çatte qui fnan:(e lérats misqué;
Maigre comme un chat qui mange des rats mus-
qués.
Coq çanîé divant laporte, doumoune vint;
Un coq chante devant la porte, quelqu'un vient.
Si cancarlat pas man:(e toi, to va man:(e cancar-
lat;
Si le cancrelat ne te mange pas, tu mangeras le
cancrelat. (Se dit ironiquement à quelqu'un qui
dit ou fait quelque chose d'extraordinaire.)
Zaffére pavillon bâton bride ;
Affaire d'intérêt purement local, étroitement
mauricien ; du pavillon fait d'un bâton de brède.
Napas éna bouillon pour li ;
Il n'y a pas de bouillon pour lui. (Plus d'espoir,
il est perdu.)
Cancarlat sourti dans lafarine ;
l68 LE PATOIS CRÉOLE.
Le cancrelat sort de la farine. (Se dit à une
femme noire couverte de poudre de riz.)
Boutéyc vide dans panier ;
Une bouteille vide dans un panier. (A la même
qui a mis un chapeau.)
Mo doné, qui ous guété?
Je vous donne, que regardez-vous ? (Imper-
tinence à l'adresse de celui qu'on vient de coudoyer
par mégarde : vous avez déjà reçu, réclamez-vous
encore quelque chose })
Zamés disél dire li salé ;
Le sel ne dit jamais qu'il est salé.
Quand done vous hourique, vous pas bisoin guette
so labride ;
Quand on vous donne un âne, vous ne devez
pas regarder sa bride. (A cheval donné on ne re-
garde pas à la dent.)
Bon bagout çappe lavie ;
L'habileté de la parole sauve son homme. (Ba-
gout ou bagoul est français, nous n'avons pas à le
définir.)
Napas rémié fimié sec ;
Ne remuez pas le fumier sec.
GRAMMAIRE. 1^69
NOTE AUX PROVERBES ET DICTONS.
Nous devons prévenir nos lecteurs créoles que
plusieurs de nos proverbes nous sont connus sous
différentes formes entre lesquelles nous avons dû
choisir notre version. Ainsi le dicton : Cornent ta
taie to natte faut to dourmi. Comme tu étends ta
natte, il faut que tu te couches; se dit aussi : Acâte
to mette to natte to dourmi, Où tu mets ta natte, tu
te couches. Cet autre : Dans maria:(e licien^ témoins
gagne batte, Aux noces des chiens les témoii.s sont
battus; est également: Létemps mariaT^e, quand
licien guété, li gagne batte j En temps de mariage,
quand le chien regarde, il est battu^ etc., etc. Nous
pourrions multiplier ces exemples ; mais nous
croyons qu'il suffisait de signaler le fait.
Ce qui est bien autrement grave, c'est que le
même proverbe a plusieurs sens et, partant, des
appUcations souvent contradictoires.
Bibasse li goût, mes son lôyau qui li ? La bibasse
est excellente, mais son no}'au qu'est-il? première
glose, la seule bonne, la seule sensée^ affirment
ceux qui nous la donnent ; et ils s'appuient d'un
dicton analogue : Vide éne boutéye pour rempli
PAT. CR. 8
lyO LE PATOIS CRÉOLE.
l'aute, qui H ? Vider une bouteille pour en remplir
une autre, à quoi bon ?
D'autres commentateurs — assez voisins des
premiers — ponctuent différemment ; le point d'in-
terrogation disparait : mes so lôyau qui li; mais
c'est le noyau qui est soi, c'est-à-dire noyau, par
conséquent gênant et désagréable. Ils apportent,
eux aussi, leurs preuves à l'appui ; par exemple,
cette phrase employée par les créoles quand ils ont
été acquittés en justice : Zaffire qui fine passé nâ-
rien, laute qui pour vini qui li, l'affaire passée n'est
rien, c'est l'affaire à venir qui est le hic. Manénène,
dit l'un des rédacteurs de cette seconde version,
lorsqu'elle me voyait dans mon enfance abuser de
mes jeunes forces, et surtout de mon jeune esto-
mac, ne manquait jamais de me citer notre pro-
verbe, qu'elle aurait donc interprété en prose fran-
çaise : après le plaisir le déplaisir, voire l'indigestion;
en vers :
La bibasse a bon goût, mais prends garde au noyau ;
en latin : uti non ahuti.
Erreur, corruption, hérésie ! s'écrient de nou-
veaux scoliastes. Mes so lôyau qui li I avec un
point d'admiration. Monsieur ; et voici le seul
sens : Mais c'est dans le noyau qu'est le fruit ! On
leur objecte que des noyaux de bibasse sont un
GRAMMAIRE, I7I
régal médiocre. Doucement, disent-ils, l'amande
a son charme, et vous saurez qu'on en feit une eau-
de-vie exquise. Mais, d'ailleurs, comment se trom-
per sur le qui H quand nous en avons des emplois
comme celui-ci ; Mam:(elle Coco :(oli, mes so li:(iés
qui H, Mademoiselle Coco est jolie, mais ce sont
ses yeux. Monsieur, ce sont ses yeux ! !
En présence de ces autorités également consi-
dérables, de cç luxe de preuves sans réplique, com-
ment va conclure l'auteur ? Il se réserve de donner
son opinion dans la quatrième édition de son ou-
vrage.
LOCUTIONS.
Méte av li, attaque-le, cherche-lui querelle; mot
à mot : mets avec lui.
Li baingne av vous, il se moque de vous. Le
mot à mot : il se baigne avec vous, est assez obscur ;
s'il se moque, c'est peut-être que vous n'êtes pas
fait comme l'Antinous.
Napas toi qui pour bite av moi, ce n'est pas toi
qui es de taille à me le disputer. Du français débu-
ter ou mieux abuter : à tous les jeux d'adresse on
abute pour voir à qui l'avantage de jouer le premier.
172 LE PAtOlS CRÉOLE.
Li senti pi, il sent mauvais. Adverbe tiré du
verbe puer.
Li pique souçouna, il se soûle. Souçouna c'est
l'arac ; mot créé.
Dimande nouvéles so çava, demandez des nou-
velles de sa santé. Du français comment ça î//ï-t-il?
Mo dibouti, je suis debout. Verbe créé par le
créole.
Li souk bontemps, il se soûle de bon temps; il
s'amuse et ne travaille point.
Civés cotomaïe, cheveux coton de maïs^ blond
très-clair.
Civés babamaye, cheveux baba de maïs, rouges
de la couleur des stigmates qui s'échappent de
l'épi de maïs encore enveloppé dans les spathes.
Nous avons plus haut expUqué les mots cotomaïe
et babamaïe.
Ene dimoîinde, dimoime, dimonde, doumounde,
doumoune, une personne, un homme. Au sens in-
défini, o?i.
Parié lacourse, courir à qui plus vite.
So fonça levé, sa folie se réveille. Levé traduit
réveiller à tous les sens du mot : Mo té levé veut
dire, j'étais réveillé.
Ene manman lacloce, une cloche énorme.
Ene papa bâton, un très-gros bâton, une trique.
QRAM MAI RE. I73,
Li tape, colons^ il flatte les puissants; mais que
viennent faire les colons là dedans !
Engué:(e dimoundey engueuser le$ gens, caJQler.
Le redoublement çngué:(e çngiié:(é a de plus le sen$
de badiner, ne pas faire sérieuseoieat ; ainsi, aux.
cartes : Nous ne jouons pas d'argent, nous napas
Trotté larT^ent, nous après engué:(e engué^^é,
Li maillé, li dans lam^ilk, il est pris, ou bien il
est dans, l'embarras.,
Li dans :(affére, il est; dans une mauvaise passe,
ujae méchante affaire;..
Batte lalangue, mot à mot, battrç la languQ,
médire, calomnier, ou bien parler à tprt et à tra-»
vers, et par extension, divulguer un secret..
Fane lapipie, répandre une nouvelle. Lapipie est;
l'appât qu'on répand pour attirer le poisson j la-
hauéte est l'appât qu'on fixe à Thameçon.
Malade malgace, la maladie malgache, l'épilepsie.
Cause bêtises, conter fleurette.
Ene cari brauilla:(e, un cari enabr ouille. BrouiU
la:(e, brouillamîni> mot créé par le créole.
Li dans so séré, dans so ^éni; il est dans ses petits
souliers ; serré, gêné.
Casse paquet dibois, donner une poignée de
main énergique ; the truc genuine. shake hand* Aussi,
donner une poignàe de main à un supérieur : M^"
174 LE PATOIS CRÉOLE.
tin ! fine casse paqnit dibois av Gouvernera, lamain
là pas pour lavé, on ne lavera pas cette maîn-Ià !
Li dans gouyaves, il est dans les goyaviers ; il
s'est sauvé. Dans un autre sens, il est hors de la
question y il s'égare.
Li dans hanoirs, li dans vavangues, il est dans
les bois noirs, dans les vavangues. Même sens, il
s'égare, il boite. Ces trois locutions ont une origine
commune. A l'époque où les courses furent intro-
duites à Maurice, le fond du Champ de Mars était
une forêt de bois noirs, de goyaviers et de brous-
sailles où disparaissaient volontiers nos coureurs
mal dressés.
Ene ^0:^0 dibois, ine 7^0:^0 grandbois, :(o:(o mayoc,
jfojjo blanc, :(o:(0 bétebéte, un niais, un imbécile.
Sa civés fine mîr, ses cheveux sont mûrs, il gri-
sonne. De môme : So lédents mîr, ses dents sont
mûres.
Mo lédents béte, je vis sans en avoir envie, mot
à mot, mes dents sont bètes. Bêtes encore les dents
du rire involontaire, au milieu d'une cérémonie
triste par exemple ; bêtes, dans tout rire hors de
saison; ainsi: Madame X... a de jolies dents
qu'elle montre volontiers. Elle sourit gracieuse-
ment à tous les menus propos de monsieur Z..,
planteur considérable qui lui fait les honneurs de
GRAMMAIRE. 175
sa table. On est au dessert ; ce que j'aime, dit
M. Z.., — et sa voisine découvre ses perles — c'est
l'haleine suave que donne le gruyère. Le sourire
s'achève en grimace : MadameX. d,vMQ\xlédents héte.
Dimance rou:(e, le dimanche rouge. La semaine
des quatre jeudis.
Eue plofiT^ére à séc, un plongeur à sec, tête aux
cheveux drus et crépus.
Ene brosse coco, une brosse de coco, tête aux
cheveux courts, drus et rudes.
Mo déga:(e mo name, mo lécorps, je me dépêche,
mot à mot, je dépêche mon âme, mon corps. Dé-
ga:(é traduit rigoureusement dépêcher.
Fére bétel coulé, mettre la bouche en sang, mot
à mot, faire couler le bétel.
To labouce, ta làgnéle gratté, tu parles sans rien
dire. Nous avons vu gratté pour démanger,
To lapatte gratté, tu touches à tout; mot à mot,
ta patte démange.
Li fére pont av moi, il fait de moi un marche-
pied, un pont.
Laguéle en patangue, une bouche en compote.
Tricmarda:(e, tripotage, agissements malhon-
nêtes. Mot créé.
Pose lacole av doumoune, poser la colle, la glu,
pour prendre quelqu'un.
176 LE PATOIS CRÉOLE.
Lapéce cahots^ rester bouche béante; mot à mot,
la pêche aux cabots.
Fére so comis, faire son bon valet, son comxms.
Peingne latéte ptit randatus, peigner à petites
boucles.
Lésprit T^aco, une balourdise ; mot à mot, esprit
de singe. Le mot esprit ou siprit est récent ; le moi
manquait, sinon la chose.
Zanglés inan:(e houritte, un Anglais mangeur
d'houritte, un homme de la lie du peuple, dumob.
Li pousse bord, il pousse son bord, sa pointe.
Li:(iés soursouris, des yeux de chauve-souris, de
petits yeux.
Li^iés boutonière, des yeux en boutonnière, pe-
tits et bridés : beauté chinoise.
Lî:(^iés bigorneau, dès yeux de bigorneau ; variété
voisine.
To rôde mo laguéle, tu me provoques à te dire
des injures, à te dire crûment ma façon de penser,
mot à mot, tu cherches ma gueulé.
Ene restant laçaine, un ancien esclave, un forçat
libéré ; mot à mot, un reste de chaîne.
Ene restant pendi, un reste, un fils de pendu.
Brédes diboute, brèdes debout, saisies dans Teau
bouillante.
Nous fine gâte /garnis, nous sommes brouillés.
GRAMMAIRE. * I77
Le mot ami ou :^ami est nouveau : c'était cam-
rade.
Reste séc, reste couac, rester coi, la bouche clouée.
Ene figuire houtane, une grosse face bête.
Ene gaga, un bègue, en malgache, fafa. Li gaga,
il est bègue, ou bien il ne sait quoi dire, il bégaye.
Ene grand blanc, un personnage, affaire d'opti-
que.
Laporte quartier, la porte des casernes. (Une
grande bouche sans dent.)
Lallée citrons, l'allée des citrons. La ligne que
suivent les agrafes ou les boutons d'une robe sur
le devant du buste.
Li en pleine ceintire, elle est grosse à pleine cein-
ture.
Laplie tombe par battant, il pleut à seaux.
Laplie assise, il pleut sans discontinuer; mot à
mot, la pluie s'assoit. ^
Tombe par battant làhaut doumounde, assaillir
quelqu'un en masse.
Ene latéte nique mouces, une tête à gros cheveux
ébouriffés; mot à mot, en nid de mouches.
Ene bombarde dimiél, une ruche à miel.
Pile cimin, beaucoup niarcher, piler le chemin.
To a manque lapéle av moi, tu ne me prendras
pas, tu perds ton temps ; mot à mot, tu manque-
8.
1 78 LÉ PATOIS CRÉOLE.
ras rappel avec moi. L*appel matinal des travail-
leurs précède la distribution de la tâche du jour.
Je n'y serai pas.
Mo a tombé levé pour H, je suis à lui corps
et âme ; je me relèverai aussi souvent que je tom-
berai.
Coura:(e qui av moi, c'est mon courage qui me
soutient, qui est avec moi.
Mo lamain levé, ma main se lève. L'expression
a deux sens : je suis en fonds, j'ai touché; ou bien
je sens que la veine me vient.
Mo lapoce catiT^é, je suis sans un sou; ma poche
est collée par Tempois, le cange. Cange, en fran-
çais, a ou a eu le sens d'empois.
Pose labouéte, poser la bouète, amorcer quel-
qu'un. Le mot bouète est français comme terme
de pêche.
Cimin lérats, raie de cheveux mal faite ; chemin
des rats.
Casse cordon, rompre la paille; casser le cordon,
d'où :
Zassociés fine casse cordon, l'association est rom-
pue.
Virecaille, mourir; virer, tourner de l'œil.
Caillelouce, louche, borgne, aveugle.
Cailleborne, borgne.
GRAMMAIRE. IJ^
Blacaille, œil poché; celui-ci est tout simple-
ment l'anglais black eye.
Ene vie cicot roc, un vieillard décrépit ; un vieux
chicot de rocher.
Ene laguéle pavé, une bouche qui ne goûte pas,
une gueule pavée.
Ene gros palis, un palais indifférent ; grossier, à
qui tout est bon.
Li fére moi passe misères, il m'en fait voir de
grises ; il me fait passer des misères.
Ene bonvalet lasoupe salée, un rapporteur; un
bon valet qui raconte qu'on a renversé la salière
dans la soupe ; s'en serait-on aperçu ?
To li:(iès béte, tu désires tout ce que tu vois ;
tes yeux sont bêtes.
Li éna léfcie blanc, il a le foie blanc. Se dit d'un
homme qui redevient veuf aussitôt qu'il se re-
marie.
To laguéle pi, tu dis des jurons; ta bouche sent
mauvais.
To ^oréyes çaud, tu es désappointé ; tes oreilles
sont chaudes.
So latéte coment lé roi martin, il est presque
chauve ; sa tête est comme celle du roi des martins.
Li néque fraillef raillé, il fouraille partout.
Zense mangue salée, la populace ; les gens de la
j8o le patois créole.
mangue salée. Se disait surtout des gens du quar-
tier de la Saline.
Li qiiimequime, il est embarrassé. Mot créé.
To va lingue, tu seras pris, ou tu seras battu.
To va gagne lingue, tu seras battu. Du firançais
élingue ou ralingue.
Ene bâté touyi, une pile à tuer.
Li foulé, il est gros et court; foulé.
Mo va :!^ouingue toi, je vais te battre.
Ene toupie av so lacorde, un tout petit homme
et une très-grande femme ; une toupie avec sa
corde.
F ère viosse, faire fiasco. Terme emprunté au
jeu de toupie.
Zatites té affrone moi, ils m'ont fait affront.
Fére loratére, faire le galant, Taimable; l'orateur.
Quiqueçose malangue, quelque chose de nauséa-
bond.
Ene goîU malangue, un mauvais goût.
Li gagne lamaille, il a une querelle ; il a maille
à partir.
Ene mandingue, un mensonge. C'est le mot
malgache lui-même.
Mo léquére enbas roce, je suis dans l'inquiétude;
mon cœur est sous une roche.
Ene cafade, une femme très-noire.
\
GRAMMAIRE. l8l
Ene cipaye, licorne sur la braise, arrosée de ci-
tron avec du piment.
Ene rouharoiiha , maïs en poudre, brèdes et
viande salée. .
Lavianne kitouse, viande salée, peu fraîche.
Maf, mou et lourd.
Ene doumounne lalo, un homme qui vous glisse
entre les doigts, une anguille. Le lalo est un lé-
gume visqueux.
. Li éna moutouc dans latéte, il a un grain, une
araignée dans le plafond. Le moutouc est un in-
secte xylophage.
Li amére :(isquci napas bon, c'est amer jusqu'à
n'être pas bon. Il faut que ce soit d'une amertume
atroce.
Li gnangnan, il est indolent et mou ; ou bien il
ânonne en parlant.
Lipieds pirogue malgace, de^ pieds énormes ;
taillés en pirogue malgache.
JVou a pile dotiri:^^ avant, vous trimerez aupara-
vant; vous pilerez du riz.
Qui mo embrasse ! Que m'importe ! en quoi cela
m'embarrasse-t-il .
Zautes trop senti pi, motices jaunes même napas
tini av /gantes, ils sentent trop mauvais, les mou-
ches jaunes mêmes ne tiennent pas auprès d'eux.
l82 LE PATOIS CRÉOLE.
Mo napas mouces pour otis mite dimiél av moi,
je ne suis pas une mouche pour que vous tentiez
de me prendre avec du miel.
Efui laboHCc av li, Ena bagout av, li, il a de la
faconde.
Li sic dans lacase, disil mime napas dans calbasse,
il fait sec à la maison^pas même de sel dans la ca-
lebasse.
Vantard sans disil, vantard sans argent ; sans sel.
Faraud sans disil, petit-maitre sans argent; fa-
raud sans sel.
Li enbas enbas, ;;amis li guitU vous drette, il est
en dessous, jamais il ne vous regarde droit ; en
face.
hio labouce fade, je ne goûte rien ; j*ai la bouche
fade.
Mo léqiiére fade, je n'ai goût à rien; j'ai le cœur
fade.
Eue cari mamou, un brouillamini.
Débrouille vous cari, débrouillez votre cari, ti-
rez-vous du guêpier où vous vous êtes fourré.
Asse:;^ guette ça, vous li:^iés a côli, assez regarder
ça, vos yeux vont s'y coller.
Eue capor, un fort, un athlète.
Sipéque, maigre. Sipèque est le nom donné à
une espèce de sauterelle.
GRAMMAIRE. 183
Eue sipéque, une pimbêche. L'insecte a le cor-
sage long et maigre*
Lapéce touctotic*, pêche à l'anguille.
Lifére touctouc av moi, il cherche à me sonder.
Li doutése, li dans la doutance, il est dans le
doute, doutése est le douteux du lièvre de La Fon-
taine.
Li envoyé en marçant, à chaque pas il projette le
ventre en avant.
Bisoin trop lahouce av li, il faut trop discuter
avec lui; il faut trop de bouche.
Mo napas faut ère, je ne suis pas coupable, fau-
tif. Mot créé.
Lifére cassecou, Li lapéce anguille, il fait casse-
cou, il pêche à l'anguille; il dort assis en laissant
à chaque instant retomber sa tête sur sa poitrine.
Mounanmounan, le diable.
Enecamela, un Chinois, terme d'amitié; un ca-
marade.
Eue titimayelo, un Chinois, c'est un juron dans
leur langue.
Li cause menti, il ment.
To menti enbas vente, tu mens impudemment;
Voir la création du mot & rOnomatopée.
l84 LE PATOIS CRÉOLE,
du fond du ventre, ce qui part de plas bas que
notre o du fond de b gorge »•
Ene catacala, ine catac, une coquette^ mot créé.
Le mot catac se prend en très-mauvaise part.
Ene doutnotinde hiîimhi, une personne aigre.
Le bilimbi est le plus acide de nos fruits.
Ene Mangue laf, une bngue de vipère. Lelaf
est un poisson armé sur le dos d'un aiguillon dont
la piqûre est parfois mortelle.
So lécorps coule dileau, il ruisselle de sueur;
mot à mot, son corps coule de Teau.
So lécorps quime dileau, il est couvert d'écume.
Li tou:(^onrs pour mette piment, il est toujours
prôt à envenimer les choses ; à mettre du piment.
Napas fére :(autes kisskiss, ne les irritez pas l'un
contre Tautrc*.
Li lire li::^iés av moi, il me fait des yeux furieux.
Li iéfite lédent av moi, il a affûté sa dent contre
moi. De Tonglc du pouce on aiguise une de ses
dents incisives : c'est une forme de défi outra-
geante.
Li fére so laga:^étte, li amène li partout, il fait sa
gazette, il le répand partout.
* Voir l'Interjection.
GRAMMAIRE. iSî
Li fine casse so laguéU dans so lahouce, il lui a
clos le bec.
Mo déhaïe li morceau, je commence à le haïr
moins. Mot créé.
Li casse bancal, il boite.
La^ambe torte, pied bot.
Li fine granfougne moi, il m''a égratigné.
Bouce trou av mo quilotte, raccommodez mon.
pantalon. .
Mo ti passe li ine coude:(ambéque, je lui ai donné
un croc-en-jambe.
Fére guidiguidi, chatouiller:,
Li napas capave sourti so lipied dans bloc, il ne
peut retirer son pied du bloc. Le bloc était
l'énorme brodequin de bois où l'on emprisonnait
la jambe du noir marron qu'on avait repris : l'ex-
pression est donc purement figurée,
Li doite laboutique, il a des dettes.
Li trop content çan:(e lassiitte, il aime trop le chan-
gement. La boutique et l'assiette, parce qu'à l'indé-
fini nous préférons le défini, au général le particulier.
So lilét rode so boutons, il est débraillé ; son gi-
let cherche ses boutons.
Li ronflé cornent cervolant patangue, il ronfle
comme un tuyau d'orgue ; comme un cerf-volant
patangue.
l86 LE PATOIS CRÉOLE.
Li gagne lapipie, il a toujours soif; il a la pépie.
Pare di:(}ii, préparez le déjeuner.
Pare vous lipied, garez votre pied.
Zautes sourti av moi cornent mouce dimiél dam
bombarde, ils sortent contre moi comme un essaim
d'abeilles d'une ruche. .
Li trop gouyave, il est trop poltron ; trop goyave.
Nous avons expliqué plus haut : Li dans gouyave.
Li mire moi, il me vise. C'est du français.
Zautes napas encore té saye ensembe, ils ne se sont
pas encore mesurés, essayés.
Li même qui grosjacloce, c'est lui qui a la voix
prépondérante; qui est la grosse cloche.
Li fine lave so dette, il a payé sa dette ; lavé.
Li fine coquin tout, il a tout volé.
Mo va fére li dans mo breloque, je le ferai dans
mes loisirs. Le temps de breloque était la couple
d'heures que le maitre donnait à l'esclave dans le
haut du jour. Peut-être dans les premiers temps
annonçait-on la suspension du travail par un rou-
lement de tambour, d'où l'expression.
Li marron lacase so manman, il s'est sauvé chez
ou de chez sa mère.
Ene gauçard, éne gauçarde, un gaucher, une
gauchcre.
Ejte robe gona:(^e, une robe de mauvaise étoffe.
GRAMMAIRE. 187
Gona:(e, cochonnerie, ordure : Li man:(e gona:(e,
il mange des cochonneries.
Ene grand balalame, un grand dégingandé. Mot
créé : peut-être un « bat la lame », qui projette les
bras comme dans la façon de . nager que l'on
nomme la brasse ?
Li coHtirié:(e, elle est couturière.
Li manie pi^on, il mange du pigeon, pour il fait
bonne chère : toujours le particulier pour le gé-
néral.
Napas café, dileau bardeaux, ce n'est pas du
café, c'est de l'eau sale, telle que la pluie la fait
couler des bardeaux de nos toits ; reproche sensi-
ble à la « Madame » dont le café est clairet.
Li fine niante mangue vert, il est ivre; il a mangé
des mangues vertes.
Moicassetoi, de Tarac ; du « je te casse » .
Dileau sans gournouïe, de l'arac ; de l'eau sans
grenouilles.
Dilét tigue, de l'arac ; du lait de tigre.
Li casse lamarre, il est ivre; il casse l'amarre, il
va à la dérive.
Ene ptit coudesipion, un petit coup de sec ; plus
d'un de nos Africains s'est appelé Scipion.
Ene coudemoustique, un coup d'arac avant de se
coucher ; pour chasser les moustiques.
t^:
Ene coup coq çattU, un coup au chant du coq,
Li fine gagne éne coudesoléye dans lotnbe, il est
ivre; il a pris un coup de soleil à l'ombre.
Li ripliprés, il fi;stonne, il bat les murs ; il a pris
les ris au plus près.. Aliàs : /( riperipé?
Zaules après cause piit causé cornent ^ti^oj qitin.'
qtiin, ils chuchotent comme deux bengalis.
£■«13 couteau divant toi, il y a un couteau de\-ant
une ordure.
Ta fine marce dans difé to fine hourU, tu as mar-
ché sur du feu, tu t'es brûlé; sur quelque ordure.
Li fine iaqué, doctére té dire U tétie av bourrique,
il est attaqué de la poitrinC) le médecin lui a or-
donné le lait d'ànesse ; mot à mot, de teter avec
une bounique.
Ene gouUpia, éne gouyaffe, un goulu.'Un goinfre.
Mo fine saute so latéle éne couderoce, je lui ai fait
sauter la tète d'un coup de pierre.
Lahec sauté, rester coi, avoir le bec emporté.
Li dire moi ça, mo vtne courte, il me dit cela, je
reste interdit t je deviens court,
Li macole, il est sans sou ni maille. Sans doute
du malgache o macota », sale.
Li pique en décendant, il fait le crâne; il affecte
de mépriser le danger, il pique son cheval en des-
cendant.
GRAT^MAIRE, 189
Plante ba^ar, planter des légumes pour les ven-
dre.
Zespéce blancs qui napas goût, des gens de rien ;
une espèce de blancs qui n'cmt pas bon goût.
Li taillé cornent sipas, il est fait à la diable; taillé
je ne sais comme. Quelques-uns disent cornent si-
pas quiçaça.
Quinine là ronflé dam mo latéte cornent mvuce
dimiél dans bombarde, cette quinine bourdonne
dans ma tête comme des abeilles dans une ruche.
Li té mette senti bon dans so mouçoir, il a mis
de l'essence dans son mouchoir; du « sent bon ».
Mo fine passe li éne vomi, je lui ai donné un vo-
mitif.
Mo té féque sourti dans vente mo manman, je
venais de naître. Le verbe naître n'existe pas, de
là la périphrase.
Faut vous bonquére pour vous lostomac, il faut
prendre sur vous de manger quelque chose; avoir
"bon cœur pour votre estomac.
Mo té pèse so laclé, j'ai pris sa clé ; pesé, prendre
subrepticement, à l'improviste.
Fére moutiouc, faire la moue en signe de dédain,
de mépris.
Lhéré mo vini li dérobé, quand je viens, il Se
sauve ; il se dérobe.
190 LE PATOIS CRÉOLE.
Ti prend H latnain dans marmite, on l'a pris la
main dans le sac; dans la marmite.
Mo napas té capave trouve so figuire, té dans la-
marée noire, je n'ai pas pu voir sa figure, c'était
dans une obscurité profonde : la marée noire,
Napas pèle gros gros cannes ça I Mali:(a même m
dire ous I Ça ne s'appelle pas de grosses cannes !
Des maman Elisa même, vous dis-je ! C'est tout
ce que nous savons de cette Elisa.
Ene maccahée, quelque chose de gros et de fort.
On nomme maccabée une pince puissante em-
ployée dans les travaux des champs pour déraciner
les roches énormes sur le tracé du sillon.
Ene pièce, une pièce a le même sens. Ene pièce
posson ma dire ous ! Un poisson magnifique, vous
dis-je !
Mo amare ino lèquère, j'appelle à moi tout mon
courage ; mot à mot, j'attache mon cœur.
Li finie gandin, il est un peu fou ; il fume le
gandia. Le gandia, préparation enivrante extraite
du Cannabis indien.
Fous napas va maille li, éne houétére, ça, vous
ne le prendrez pas, il éventera le piège. Nous avons
expliqué bouètère , tiré du français « bouette » ou
« boitte », appât pour la morue.
Mo manque li pour donne moi lamain, il me
GRAMMAIRE. , I9Ï
manque pour me donner la main ; pour m'aider.
« I want him. »
Mo va tire so difil, je tirerai de lui ce que je
■désire ; mot à mot, je tirerai son fil. • Dans un
autre sens, je lui en ferai voir de grises. On tire
de la grosse araignée noire de nos jardins un fil
d'un éclat et d'une transparence telle, que nos
grand'mères en firent pour l'impératrice José-
phine une paire de gants « sans seconde ».
Mo dans dilhouile, je suis dans le pétrin; dans
l'huile.
Ene couteau moucéna, qn fourbe, un traître f un
couteau moucéna.
So laniain fine aile promené, il a volé ; sa main
est allée se promener.
Ene métére, un casseur, un provocateur. Nous
avons vu ce sens du verbe mété, mettre.
Ene lémétére, un petit-maître.
Ene embaratére, un faiseur d'embarras.
Ene médar, éne médame, un maître passé ; . un
maître d'armes. Toujours le particulier pour le
général.
Ene matienpas , un « je n'y tiens pas » ; un
homme insouciant de sa personne et du reste, dé-
braillé, revenu de tout.
Ene ptit gadiac, un petit morceau.
192 LE PATOIS -CRÉOLE.
Mo déqitére, je suis iodéck; je suis deux cœurs,
pour j'ai deux cœurs.
Ene lalangnc cabri^ inc labouce cabri, une lan-
%\x(t^ une bouche de cabri^ langue ou bouche T^
nimeuse, au propre comme :au figurée
Li guette bord lamer, il louche; il regarde au
bord de la mer.
Tambave, maladie des enfants» le carreau ou
Tune de ses variétés.
Latisane tambave ^ tisane contre le tambave; au
figuré, de Farac.
Mo té gagne dourmi, j'ai été vaincu par le som-
meil, j'ai dormi; qu'il ne faut pas confondre avec
Mo té gagne soméye, j'avais sommeil; ou plus
élégamment : Soméye te av moi, le sommeil était
avec moi.
Mo même qui té amène toi manT^e disél, je suis ton
parrain, c'est moi qui t'ai porté pour te faire man-
ger le sel.
Mo léqtiére té aile loin, mo dire vous I j'ai eu une
peur ! Mon cœur est allé loin, vous dis-je !
Li comcnce çante coq, il commence à se sentir
homme; à chanter comme un coq; mot à mot, à
chanter le coq.
Lifine manie :(]mricots, elle est enceinte.
Li éna laquinte, il est riche ; mot à mot, il a la
quinte?
GRAMMAIRE. I93
Li mingui, il est ladre, avare,
Li crainte ça doumoune là, il est vantard, il est
fier cet homme-là. Crainte peut être une corruption
de crâne.
Vou a ,done moi dères, vous me donnerez des
arrhes. Le mot dères peut venir d'une construction
comme « pas besoin d'arrhes ».
Mo té coince li, je l'ai priç. Coincer a le sens
d'acculer dans un coin.
Sapatére, savetier, cordonnier.
Ene belle cafade, une femme très-noire. Les en-
fants appellent aussi cafade la grosse bille qui leur
sert de palet.
Vous f ère ous rôle, vous faites le malin, le plai-
sant ; votre rôle.
Li désafléré, il est hors de son assiette, de son
caractère.
Toi ! to éne godron ! toi ! tu es un goudron !
âme et peau noires.
Peintiré, peindre, appliquer de la couleur. D'où :
To fine peintiré li, tu l'as fait boire, le voilà
gris; or le gris est une couleur, donc...
Li coupé, il se sauve, il fuit.
Ene malinbougue, un homme très-fin. Étymo-
logie facile.
PAT. CR.
194 LE PATOIS CRÉOLE.
Li lagratte, il vit aux dépens d*un autre ; mot à
mot, c'est une gratte.
Li fire moi fire ^inga, il me fait faire zinga.
L'expression n'est plus que figurée. Au temps
margoze l'expression voulait dire au propre : s'ac-
croupir sur les talons, se relever, s'accroupir et se
relever encore, et aussi longtemps que durait la
punition. Le coupable devait de la main gauche
se tenir le lobe de l'oreille droite, et vice versa; on
lui posait sur la tête un objet qu'il ne devait pas
laisser tomber. Aujourd'hui, faire zinga c'est tri-
mer, se fatiguer en pure perte.
Ene :^anguerna, un idolâtre, un païen; sans
doute de Jaggcrnaut.
Léglise :(anguerna, la cantine.
Parain dragées, maréne drapeaux, parrain à dra-
gées, marraine à drapeaux ; ayant donc toutes les
qualités requises pour l'emploi.
Lampangiie douri:^^, croûte formée par le riz qui
adhère à la marmite. Mot malgache.
Li monte courant, il remonte le courant.
So name canne, Tâmc de la canne, l'arac.
Ene gabion, éne viel, un bout de cigare.
Entêté cornent pice mégue , entêté comme une
puce maigre.
GRAMMAIRE. I95
Vantard cornent trouloiilou, vantard comme un
tourlourou (espèce de crabe).
Grandtére, le pays natal. Pour les Malgaches
c'est Madagascar la grande terre par excellence,
mais ils prêtent le mot à la mère patrie de quicon-
que n'est pas né à Maurice.
Ene lagrain, la mi grain, une graine, la mi-
graine.
Di:(éf canard, œuf de cane ; dilit béf, dilét cabri,
lait de vache, lait de chèvre; nous ne pensons ja-
mais à distinguer le mâle d'avec la femelle : Milét,
mule ou mulet; çatte, chatte ou chat. Par un juste
retour, certaines gens, au lieu d'un mulet (poisson),
disent une mule.
Ene mauves malade, une maladie grave; éne
mauvése mal, une maladie secrète.
Li dans tangage, il est dans une difficulté ; dans
le tangage.
Ene grospôsson, un personnage, un gros poisson.
Li grosquére, il est jaloux, envieux; il a le cœur
gros de ce qui vous arrive d'heureux.
Ene ptit dilhouile, une petite beauté.
Mitan, milieu. Vieux français.
Mo fine arive dans so mitan, j'ai pleinement
atteint mon but; j'ai fait mouche.
/
î^6 LE RATmS CWÈOLE.
\ FîèU, m& amteau, petit, maksdîde^ ée grandie
valeur» indépendant; mot imot, pcïtit irnssom-
teau, coupant Uen. , ' . ^^
. Mo Mpasfié li, je ne xne fie pas à lui.
. Hi vous i aranç^ bamis ça çoimd Jà,mm$ m^$$
trouvé croupière tranglé H, dh vous i ^uamng&s le
Jbarnais de ce cheval; ne voyez*yaus pas qw b
croupière est trop serrée; Tétrangle.
N/if^ cambar€, nez énorme* La cambare est te
plus gros de nos tubercules comestibles. . ^ j
Empéce baba là crié, fére canana av &V ctnpêdscz
ce bébé décrier^ faites aller son hochet* Oa Aoiruae
mnana un hochet suspendu à l'aide d'un fflà^u^*
ques pouces du visage d'un nouveau-né, et que
l'on balance pour occuper ses yeux.
Li mégue ! Tout so côtléttes dohors, il est maigre !
toutes ses côtes sont dehors.
Li gagne Ihoquét, méte li dans laporte qui napas
éna, il a le hoquet, mettez-le à la porte qui n'a pas
de loquet; mais ça perd à être traduit.
Toi! qui va dihoute av moi! C'est toi qui
me tiendras tête; mot à mot, qui seras debout
avec moi.
Pointi li, taillez-le en pointe. Adjectif ayant la
force verbale.
Li content godaillé, il aime à courir le guilledou.
GRAxMMAIRE. 1 97
Godailler, de godet; le français familier lui faisait
signifier boire à coups répétés.
Mette mi:(lé av li, mettez-lui une muselière.
Ene gâteau poutou, un gâteau poutou, grosse pe-
lote indigeste faite de farine de riz malgache. D'où :
Ene poutou, une grosse femme difforme.
Mo napas vous lilit, ne vous appuyez pas sans
façon sur moi, je ne suis pas votre lit.
Carahis laquée béf, favoris couleur queue de
bœuf.
Camgnioco ou cagnioco, racaille.
Cayacaya, clopin-clopant, cahin-caha.
Tamhres ou tatnhes, dattes. Ene pied tambe, un
dattier.
Ene ptit piment, un enfant rageur.
Ene matapan , un homme ridicule , un gro-
tesque.
Mo té tnatapane li, je l'ai v tourné en bour-
rique ».
Li fine mette catéra av moi, il m'a jeté un sort.
Catéra est un synonyme nouveau de yangue, sor-
tilège.
Mo vergue, je suis décavé, j'ai tout perdu; je
suis vergue, plus de voile, la vergue est nue.
ZaT^a, avlà to pointére, Zaza, voilà ton galant,
celui qui te pousse sa pointe.
198 LE PATOIS CRÉOLE.
Li souqué, il marronne, il rage en dedans.
Lapeau I C'est l'avertissement du charretier
pour demander à une charrette qui le précède de
se ranger pour lui bisser le passage.
Bon gnamegname, bon manger. Onomatopée.
Perce ine citron dans çatenis , exprimez le jus
d'un citron dans le chatenis. Percé pour presser.
Vous gamelle sale, lisse diUau trempé làdans,
votre gamelle est sole, « laissez de l'eau tremper
dedans ». C'est une hypollage amusante.
Grand bomatin, coq çanti, de grand matin, au
chant du coq.
Li nique mouli, il ne fait que moudre (manger
avidement), il ne fait que tordre et avaler.
Li :(éni content couroupas làhaut lasabe, il est
gûnù comme un colimaçon sur le sable.
LiJents blanc, liquire noir, les dents blanches,
le cœur noir. Il a l'air de vous vouloir du bien, il
ne vous veut que du mal.
Baba là trop giiili, batte li pour fire li pé, cet
enfant crie trop, battez-le pour le faire taire. Le
français a l'interjection Paix ! pour silence ! le
créole a fait de « paix » un synonyme de « se
taire » : Quand grand dimounes causi, pitits doite
pi, quand les grandes personnes parlent, les en-
fants doivent se taire.
GRAMMAIRE. I99
Li borde enpendant, il est au bord, suspendu.
Il branle dans le manche; il est au bord du
fossé.
Hé wous ! éne blanc marce dans calice çà ! Eh
vous! c'est un blanc qui marche en voiture, çà!
soyez respectueux.
Ene causé cabri cornes cassé, un quiproquo, un
coq-à-l'âne; mot à mot, une conversation de cabri
qui a les cornes cassées.
Napas iini qui li tini, ce n'est pas tenir ce qu'il
tient; de même Napas vané qui li vané, ce n'est
pas courir ce qu'il court ; c'est une ellipse, au lieu
de Napas apéle vané ça qui li vané, ça ne s'appelle
pas courir !
Ene batchiara, un entremetteur ; mot indien
entré dans la langue.
Note i . — Si nous avions à donner un voca-
bulaire complet de tous les mots que peut porter
la phrase créole, nous devrions élargir singulière-
ment notre cadre ; mais sans prétendre à énumé-
rer tous les termes étrangers qui ont plus ou
moins cours parmi notre population créole, nous
indiquerons sommairement quelques-uns de ces
mots exotiques dont plusieurs sont connus de
tous, et les autres du plus grand nombre; le lec-
teur en saisira mieux le caractère cosmopolite Je
notre patois,
D'ahord a of course», des mots anglais, de jour
en jour plus nombreux : v ticket, policeman,
watchman, jockey, wagon, régates n, dont k plu-
part du reste sont naturalisés français, sans compter
tous les noms de monnaies: «roupie, s^/in, shil-
ling, sixpence», etc., etc.
Des mots indiens en grand nombre, dont quel-
ques-uns comme « chocra a , jeune garçon indien ;
«bibi», femme indienne; iidobi», blanchisseur;
nbacsisse», pourboire, sont d'un emploi univer- -
sel; joîgnons-y a capra n, vôtement; n sirdar »,
chefde bande, et son féminin « sirdarine » ; «Iota»,
vase en cuivre; « saheb », monsieur ou seigneur,
etc., etc.
Quelques mots arabes : « salam » *, salut, au
sens de bonjour comme au sens d'adieu ; « laloi »,
gâteau fait de laît de chamelle et de miel,
Deuszoulous : «kalîpa», brave en zoulou, en
créole bien mis, le français connaît ce second sens
du mot brave; «djoubané», danser, sauter, en
zoulou se démener, se dépêcher.
GRAMMAIRE. 20I
Le malais et le chinois nous ont envoyé nombre
d'arbres et de fruits avec leurs noms. Citons, à
titre d'anecdote, le juron chinois « titimayelo » ?
Nos petits noirs, en dispute avec un Chinois, ne
le nomment pas autrement ; le nom "de paix est
c< camela», camarade.
Nombre de mots malgaches, que nous avons
pour la plupart signalés au passage : «mangouate»,
nom d'un coquillage bivalve, en malgache, man-
gouate , bâiller ; a mandingue » , mensonge ;
« maouli » , endormi , lourd , pesant ; « cabare » ,
nouvelle en malgache, ici conférence, meeting;
«lamba», harde, linge en malgache, ici châle ve-
nant de Madagascar; « mavouzou », paresseux, et
par extension, un homme commun et grossier ;
« matoutou », sale ; « macote », sale en malgache,
ici sans sou ni maille, déguenillé ; « tandrac » ,
espèce de taupe rousse, le créole l'appelle aussi
tangue; «mamou», ivre; «houritte», espèce de
sèche, de pieuvre; «mahoula», paresseux; «van-
gassaye», espèce de petite orange acide, en mal-
gache « vouangassaye», etc., etc.
Enfin des mots venus du Mozambique, et sans
doute d'autres régions africaines encore ; mais
dont la pénurie de nos bibliothèques ne nous per-
met pas d'indiquer la provenance.
9-
202 LE PATOIS CRÉOLE.
Note 2. — To va moule to mate. Tu moudras
ton maïs.
Cette expression pourrait provenir d'une vieille
coutume du « temps margoze » .
Lorsqu'un jeune homme voulait épouser une
jeune fille, il se rendait auprès de la mère, et le
dialogue suivant s'engageait entre eux :
Bonsoir, grandtnaman. — Bonsoir, tno pitit. Qui
Bonsoir, grand'maman. — Bonsoir, mon enfant.
vous bisoin, tno pitit? — Ah! grand maman ^ tno
Que voulez-vous, mon enfant ? — Ah ! grand'ma-
voulé cause quiqueçose av vous, — Qui çaça, mo
man, je veux vous dire quelque chose. — Qu'est-ce,
pitit? causé, mo tende, — Ah! grandmamany mo
mon enfant? parlez, j'entends. — Ah! grand'ma-
content ous pitit-là ! — Cornent, mo pitit, eus con-
man, j'aime votre fille ! — Comment, mon enfant,
tent mo pitit ! — Oui, grandmaman, mo content
vousaimez ma fille ! — Oui, grand'maman, je l'aime
// même ! — Ous capave carié dileau , ma pitit ?
même! — Pouvez-vous charroyer de l'eau, mon
— Oui, grandmaman, mo capave, — Dileau là
enfant ? — Oui, grand'maman, je le puis Cette
// loin, oui ! — Narien, grandmaman, qui a fére ?
eau-là est loin, oui ! — Ça ne fait rien, grand'ma-
— Ous capave casse dibois ? — Oui, grandînaman
GRAMMAIRE. 20^
man, qu'y faire ? — Pouvez-vous fendre du bois ?
ma capave, — Dibois là réde pour cassé, oui ! —
— Oui, grand'maman, je le puis. — Ce bois-là est
N arien, grandmaman, qui a fére ? — Ous capahe
rude à fendre, oui ! — Ça ne fait rien, grand'ma-
râpe mayôc ? — Oui, grandmaman, mo capahe,
man, qu'y faire ? — Pouvez-vous râper lemagnoc ?
— Eh ous! mayôc là lapéne pour râpé, oui! —
— Oui, grand'maman, je le puis. — Eh vous ! ce
Narien, grandmaman, qui a fére ? — Ous capabe
magnoc-là est difficile à râper, oui ! — Ça ne fait
moule mate, mo pitit ? — Oui, grandmaman, mo
rien, grand'maman, qu'y faire? — Pouvez-vous
capabe. — Eh ous ! pitit ; mate là H dir, oui ! —
moudre le maïs, mon enfant ? — Oui, grand'ma-
N arien, grandmaman, qui a fére? Tout céque
man, je le puis. — Eh vous ! mon enfant, ce maïs-
ous a dire moi, mo a fére ; mo content vous pitit.
là est dur, oui ! — Ça ne fait rien, grand'maman,
qu'y faire. Tout ce que vous me direz, je le ferai ;
j'aime votre fille.
Après cela, le prétendant était mis à l'épreuve.
Aussi longtemps que durait sa cour, il charroyait,
fendait, râpait et moulait; et, sa constance bien
démontrée, notre Jacob enfin possédait sa Rachel.
204 LE PATOIS CRÉOLE.
SIRANDANES.
Nous demandons à nos lecteurs français de
nous pardonner ce qui suit : c'est à nos compa-
triotes fixés en France que nous avons surtout
songé en colligeant nos trop nombreuses siran-
danes. Il nous souvient des treize années que nous
avons passées loin du pays ; quelle saveur exquise
nous aurions trouvée au plus contestable de nos
fruits! une vavangue, une roussaille, voire une
carambole; quel délice ! Mais comme ce serait là,
nous en convenons, un pauvre régal pour des pa-
lais européens, il y allait de notre probité de le
dire.
Dileau diboute ? — Canne.
De Teau debout ? — Une canne à sucre.
Dileau en pendant ? — Coco,
De l'eau suspendue ? — Un coco.
Pitit batte manman ? — Lacloce.
L'enfant bat la mère ? — Une cloche.
Boidebéne dans dileau? — Zauguïe,
Du bois d'ébène dans l'eau } — Une anguille.
Cinque brances dans dileau ? — Zouritte.
Cinq branches dans l'eau ? — Une hburitte.
Dé vannes dériére montagne ? — Zoréyes.
GRAMMAIRE. 205
Deux vans derrière une montagne ? — Les oreilles.
Mo lesprit par dériére ? — Navire àcause so gou-
vernail.
Mon esprit est par derrière ? — Un navire à
cause de son gouvernail.
Baïonétte par dériére? — Mouce jaune.
Baïonnette par derrière ? — Une guêpe.
Pariaca dans dileau ? — Madameséré.
Mouchoir à carreaux dans Teau ? — Une dame-
cérè.
Man^^e par vente, rende par lédos ? — Rabot.
Qu'est-ce qui mange par le ventre et rend par
le dos? — Un rabot.
Poule ponde dans raquettes ? — Lalangue.
Une poule pond dans les raquettes? — La langue.
Guéle dans giiéle, sette lapattes, quate ^oréycs?
— Licien man:(e dans marmite.
Gueule dans gueule, sept pattes, quatre oreilles ?
— C'est un chien qui mange dans une marmite.
Cabinets, cabinets :(isqnà dansféta:(e ? — Bambou .
Des cabinets, des cabinets jusqu'au faitage ? —
Un bambou.
Mo cône éne mam:(elle li man:(e so tripes, li boire
so disang ? — Lalampe.
Je connais une demoiselle qui mange ses intes-
tins et boit son sang? — Une lampe.
206 LE PATOIS CRÉOLE.
Ptù bonhome, grand çapeau? — Çampion,
Petit bonhomme^ grand chapeau ? — Un cham-
pignon.
Mo éna ine banne ptit bonhomes : T^our T^aute
fite Tuantes tout habille en rou^^e ? — Piments,
J'ai une bande de petits bonshommes : le jour
de leur fête ils sont tous habillés de rouge ? — Les
piments.
Qui îi bouir premier marmite dans péye Mau-
rice ? — Difé.
Qui a fait bouillir la première marmite à Mau-
rice? — Le feu.
Qiiate pattes monte làhaut quate pattes ; quate
pattes allé, quate pattes resté? — Licien làhaut cése.
Quatre pattes montent sur quatre pattes ; quatre
pattes s'en vont, quatre pattes restent? — Un
chien sur une chaise.
Béf crié dans milié dé montagnes? — Sa toussé
éne doumounde gros la:(oues.
Un bœuf crie entre deux montagnes ? — La
toux d'une personne qui a de grosses joues.
Man:(e noir, rende rou:(e ? — Fisi,
Qui mange noir et rend rouge ? — Un fusil.
Mo bassinliséc, mette éne la paille libordé? — Li:^ié.
Mon bassin est sec, mettez-y une paille, il dé-
borde? — L'œil.
GRAMMAIRE. 207
Tambour lor enhas latére? — Safran,
Tambour d'or sous la terre? — Le safran.
Serpent mar ce, lésse 50 di^^éfs? — Ziraumon,
Le serpent marche, il laisse ses œufs ? — Le
giraumon.
Mo envoyé éne lette, mo cône Ihére décacétte li ?
— Lhameçon.
J'envoie une lettre, je sais quand on la déca-
chette ? — Un hameçon.
Mo gagne éne couvai , mo beau jréme li dans
léquirie so laquée tou:(ours dohors ? — Lafimée.
J'ai un cheval, j'ai beau l'enfermer dans l'écurie,
sa queue est toujours dehors ? — La fumée.
Mo lacase endans peintire en :(aune, en dohors
peintire en blanc ? — Di^éf,
Ma maison à l'intérieur est peinte en jaune, en
dehors elle est peinte en blanc ? — Un œuf.
Lacorde mar ce, béf dourmi ? — Ziraumon.
La corde marche, le bœuf se couche ? — Gi-
raumon.
Brédes 5on:(e dans dilcau ? — Gouramié.
Brèdes songes dans l'eau ? — Un gourami.
Mo lacase peintire en :(aune, endans mo éna éne
banne ptits ma^^ambiques ? — Papaye mîr.
Ma maison est peinte en jaune, à l'intérieur j 'ai une
bande de petits mozambiques ? — Une papaye mûre.
208 LE PATOIS CRÉOLE.
Mo viisire éne laîouéle :(amés mo trouve so lafin?
— Mo marce dans grand cimin.
Je mesure une toile dont je ne trouve jamais la
fin ? — Je marche sur le grand chemin.
Asoir mo trouve éne banne lagrains dans mo la-
pléne ; Ihére mo levé mo naplis trouve :^aute$ ? —
Zétoiles,
Le soir je vois une quantité de graines dans ma
plaine; quand je me réveille, je ne les vois plus? —
Les étoiles.
Qui ça Moussié là qui amène so lacase làhaut so
lédos ? — Couroupas,
Quel est le monsieur qui porte sa maison sur
son dos ? — Le colimaçon.
Nhabit napas quilotle ? — Cancarlat,
Un habit, point de culottes ? — Un cancrelat.
Mo lacase plein lafenétes, éne laporte ? — Lédé
coude,
A ma maison beaucoup de fenêtres, une porte ?
— Un dé à coudre.
Mo éna disse ptit honhomes , tout :(autes latéte
blanc ? — Zongues,
J'ai dix petits bonshommes, ils ont tous la tête
blanche ? — Les ongles.
Quate pilé, éne vané ? — Couvai pousse nionces :
50 lipieds pilé, so laquée vané.
GRAMMAIRE. 209
Quatre pilent, un vanne? — Cheval qui chasse
les mouches : ses quatre pieds pilent, sa queue
vanne.
Mo noir dans mo honhére, mo rou:(e dans tno
malhére ? — Cévrétte,
Je suis noir dans mon bonheur, je suis rouge
dans mon malheur ? — Une chevrette.
Mo rouT^e dans mo honhére, mo noir dans mo
malhére ? — Lagrain café.
Je suis rouge dans mon bonheur, je suis noir
dans mon malheur ? — Un grain de café.
Blanc dans gtiinée ? — Douri:^^ dans marmite.
Du blanc dans du très-noir ? — Le riz dans la
marmite.
Maman guinée T^oué viélon, 4out ptits blancs
dansé? — Marmite douri^^ Icihaut difé.
Maman guinée joue du violon, tous les petits
blancs dansent? — La marmite de riz sur le*feu.
Mam^^élle làhaut ciniin, tout doiimounde qui passé
embrasse so labouce? — Lapompe,
Mademoiselle est sur le chemin, tous ceux qui
passent embrassent sa bouche? — Une fontaine.
Mo éna éne barique av dé qualités dileau? — Éne
di:(éf.
J'ai une barrique avec deux espèces d'eau ? — Un
œuf.
210 LE PATOIS CREOLE.
^
Cotirone dans mo latite^ T^éprons dans mo lipieds
mo liroi dans basse cour, mi mo napas léroi? — Côq.
Une couronne sur ma tête, des éperons à mes
pieds, je suis roi dans la basse-cour, mais je ne
suis pas roi? — Un coq.
Coupe mo vente, ous a gagne mo trésor? — Éne
grenade.
Coupez mon ventre, vous aurez mon trésor? —
Une grenade.
Tapis lareine touT^ours ouvert,. Tramés plié? —
Grand cimin.
Le tapis de la reine toujours ouvert, jamais
plié? — Le grand chemin.
Mo éna lacase, asoir H vide, la:(ournée H plein ? —
Soulié,
J'ai une maison, le soir elle est vide, le jour
elle est pleine ? — Un soulier.
So robe ma grandmaman aT^oute a:(outé boute en
boute ? — Létoit bardeaux.
La robe de ma grand'maman est rapiécetée d'un
bout à l'autre ? — Un toit de bardeaux.
Mo lacase tout en bardeaux, endans éne banne
piit ma:(ambiqiies habille en blanc? — Zatte.
Ma maison est toute en bardeaux, à l'intérieur
une bande de petits mozambiques vêtus de blanc ?
— Une atte.
GRAMMAIRE. 211
Mo :(étte li blanc, li tombe :(ctune ? — Di:(éf.
Je le jette blanc, il tombe jaune ? — Un œuf.
Rente par laporte, sourti par lafenéte ? — Possons
dans laséne.
Entrer par la porte, sortir par la fenêtre ? —
Les poissons dans la seine.
Mété, levé, tapé ? — Saye souliers néf.
On met, on se lève, on tape ? — Essayer des
souliers neufs.
Menace doumoune, napas causé? — Lédoîgt.
Je menace, je ne parle pas ? — L'index.
Boidebéne làhaut rempart? — Moustace.
Du bois d'ébène sur un rempart ? — La mous-
tache.
Pitit crase manman ? — Laroce cari.
L'enfant écrase la mère ? — La pierre à broyer
le safran pour le cari.
Pitit pile manman ? — Bâton pilon.
L'enfant pile la mère ? — Le pilon pile le mor-
tier.
Qui lalangue qui Tramés té menti ? — Lalangue
T^animaux.
Quelle est la langue qui n'a jamais menti ? —
La langue des animaux.
Mo grandmaman :(amès oulédourmi làhaut so natte,
li quitte so natte li dourmi par tére ? — Ziraumon.
212 LE PATOIS CRÉOLE.
Ma grand 'maman jamais ne veut se coucher
sur sa natte, elle laisse sa natte et se couche par
terre? — Le giraumon.
Mo :(étte mo mouçoir dans dileau, Tramés mo ca-
pave mouille li ? — • Feille son:(e.
Je jette mon mouchoir dans l'eau, jamais je ne
peux le mouiller? — Une feuille de songe.
Lhére mo encoUre, mo vomi difé? — Canon.
Quand je suis en colère, je vomis du feu ? —
Un canon.
Attrape li mo alleçace Vaute ? — Ça même la-
main dire av labouce lhére après man:(é.
Attrape-le, je vais en chercher d'autre ? — C'est
là ce que la main dit à la bouche quand on mange.
Mo guette li, li guette moi ? — La glace.
Je le regarde, il me regarde? — Un miroir.
Ene banne sale, éne banne prope? — Latére av léciéL
Une bande sale, une bande propre? — La terre
et le ciel.
Quaméme fére çaud, mo toujours frés? — Lé:(ard.
Quand même il fait chaud, je suis toujours
froid ? — Un lézard.
Ça banane là, mo beau man:(é :(amés mo capabe
fini li ? — Grand cimin.
Cette-banane là, j'ai beau manger, jamais je ne
peux la finir ? — Le grand chemin.
GRAMMAIRE. 213
Pitit noir batte grand noir? — Piment.
Le petit noir bat le grand noir ? — Le pi-
ment.
Mo aile lavente, mo acéte plein noirs, mo tourne la-
case, mo servi :(autes néque éne éne ? — Éne paquet
goûtes.
Je vais à la vente, j'achète beaucoup d'esclaves,
je retourne à la maison, je ne les emploie qu'un par
un ? — Un paquet d'aiguilles.
Mille tourous dans éne fourou ? — Lédé coude.
Mille trous dans un trou ? — Un dé à coudre.
Tout mo camrades enbande av moi, mo allé,
:(autes resté? — Posson maillé dans Ihameçon.
Tous mes amis m'entouraient en foule, je pars,
ils restent ? — Le poisson pris à l'hameçon.
Cote mo allé li sivré moi ? — Mo lomhe.
Où je vais, elle me suit ? — Mon ombre.
Éna quate frères, dé grand dé pitit ; :(autes tout
galpé ensembe ; pitit*divant, Tramés grand capabe
gagne :(autes ? — So quate laroues éne caléce.
Il y a quatre frères, deux grands, deux petits;
tous courent ensemble; les petits sont toujours
devant, jamais les grands ne peuvent les dépasser?
— Les quatre roues d'une voiture.
Dé fours campagne dans milié lapléne ? — Tou-
rous néne:i^.
214 LE PATOIS CRÉOLE.
Deux fours de campagne au milieu d'une plaine?
— Les narines.
Lapeau mort condire vivant ? — Souliers.
Une peau morte conduit un vivant ? — Des
souliers.
Mo alon:(e li li alon:(e* moi ? — Natte.
Je l'allonge, elle m'allonge ? — Une natte.
Figuire éne :(enfant cadette enbas labarbe éne
bonhome? — Coco.
Une figure d'enfant se cache sous la barbe d'un
vieillard ? — Un coco.
Tout soldats mo ré:(iment nhabits vert bonéts
ron^e ? — Framboises,
Tous les soldats de mon régiment ont l'habit
vert et le bonnet rouge ? — Les framboises.
Éfie bande béfs làhaut montagne, :^autes man^e
roc es :(aiites quitte Ihérbe ? — Lipoux.
Un troupeau de bœufs sur la montagne, ils
mangent les roches ils laissent l'herbe ? — Les
poux.
Mo ena cinqiie ptit bonhomes, dé baingné trois
guété? — Monce néne:(^ av lédoigts.
J'ai cinq petits bonshommes, deux se baignent,
trois regardent } — Se moucher avec les doigts.
* Li aloti^e moi, elle me reçoit tout de mon long.
GRAMMAIRE. 21 5
Zamés mo té capahe trouvé ça qui gagné dériére
■ mo lacase ? — Mo dériére latéte.
Jamais je n'ai pu voir ce qu'il y a derrière ma
maison ? — Le derrière de ma tête.
Mo dé ptit bonhomes marce ensemhe, çaquéne so
tour divant? — Mo lipieds.
Mes deux petits bonshommes marchent en-
semble, chacun à son tour est devant } — Mes
pieds.
Trois ptils noirs guette vente :(aute manman
bourlé? — Lipieds marmite.
Trois petits noirs regardent brûler le ventre de
leur maman ? — Les pieds d'une marmite.
Tambour dansé dans milié so la cour ? — Dinde.
Un tambour danse au milieu de sa cour? —
Un dindon.
Quate noirs aporte éne gros noir ; quate noirs
napas transpiré, gros noir qui transpiré? — Boudin
làhaut gri.
Quatre noirs portent un gros noir; les quatre
noirs ne transpirent pas, c'est le gros noir qui
transpire ? — Un boudin sur un gril.
Mo lacase endans peintire en rose, en dohors
peintire en vert av éne banne ptit ma:(ambiques là-
dans ? — Moulondeau.
Ma maison en dedans est peinte en rose, en de-
21 6 LE PATOIS CRÉOLE.
hors elle est peinte en vert avec une bande de pe-
tits mozambiques à l'intérieur? — Un melon d'eau.
Moulin marcé quate fois par :(Our ? — Labouce.
Le moulin qui marche quatre fois par jour ? —
La bouche.
Tambour divant, pavillon dériére? — Licien: so
labouce :(apé, so laquée diboute.
Tambour devant, pavillon derrière ? — Un
chien : sa gueule aboie, sa queue est dressée.
Enne banne mam:(élles dans bitation, tout :(auU
in :(e dicire diciré? — Pieds banane: tou^^ours :^autes
freïlles dicié.
Une foule de petites demoiselles dans l'habita-
tion, tous leurs vêtements sont en guenilles ? —
Les bananiers : leurs feuilles sont toujours déchi-
rées.
Sicoupe dans dileau ? — Laline.
Une soucoupe dans l'eau ? — La lune.
Mo marcé H marcé, mo arété li marcé? — Mo
monte.
Je marche, elle marche; je m'arrête, elle marche?
— Ma montre.
Mo bonne janme a côte li passé lésse so lacrace? —
Couroîipas.
Ma bonne femme où elle passe laisse sa salive ?
— Un colimaçon.
GRAMMAIRE. 217
Mars condire vivant ? — So mors couvai.
Le mort conduit le vivant ? — Le mors du che-
val.
Mo éna éne :(arbe, quand H éna feilles li napas
racines, quand li éna racines li napas éna feilles ? —
Navire.
J'ai un arbre, quand il a des feuilles, il n'a pas de
racines ; quand il a des racines, il n'a pas de feuilles ?
— Un navire.
Zautes fére énepitit tourne làhaut vente so man-
man risqua li vomi; son vomi nous man^^é? —
Moulin mate.
On fait tourner un petit sur le ventre de sa ma-
man jusqu'à ce qu'elle vomisse; ce qu'elle vomit,
nous le mangeons ? — Un moulin à maïs.
Ça qui mo fine trouvé, Bondié napas fine trouvé?
— Mo fine trouve mo méte, Bondié napas fine trouve
pour li.
Ce que j'ai trouvé, Dieu ne l'a pas trouvé ? —
J'ai trouvé mon maître. Dieu n'a pas trouvé le
sien.
Quate pattes làhaut quate pattes aspére quate
pattes; quate pattes napas vini, quate pattes dllé,
quate pattes resté? — Çatte làhaut çése aspére lérat;
lérat napas vini, çatte allé, cése resté.
Quatre pattes sur quatre pattes attendent quatre
PAT. cR. 10
2l8 LE PATOIS CRÉOLE.
pattes ; quatre pattes ne viennent pas, quatre
pattes s'en vont, quatre pattes restent ? — Un
chat sur une chaise attend un rat ; le rat ne vient
pas, le chat s'en va, la chaise reste.
Éne fou, dé sec, dé mou, quate roule dans lahoue ?
— Éne vace: so laquée fou, so cornes sec, so :(oréyes
mou, so lipieds dans laboue.
Un fou, deux secs, deux mous, quatre roulent
dans la boue ? — Une vache : sa queue est folle,
ses cornes sèches, ses oreilles molles, ses pieds
sont dans la boue.
Boutéye endans, divin dohors ? — Zanblongue.
La bouteille en dedans, le vin en dehors ? —
Un jamlong.
Casse bancal dans bord canal ? — Gournouïes.
Des boiteux au bord d'un canal ? — Des gre-
nouilles.
Tambour lar:(ent enbas latére? — Zin:(embe.
Tambour d'argent sous la terre? — Le gin-
gembre.
Tapis mo grandppâ plein pinaises ? — Léciel av
:(étoiles.
Le tapis de mon grand-père est plein de punai-
ses ? — Le ciel et les étoiles.
Tabaquiére mo grandppâ touT^ours crié ? —
Monte.
GRAMMAIRE. 21 9
La tabatière de mon grand-père crie toujours ?
— Une montre.
Mo grandmmân fére éne pont, H tout sél capabe
passe làhaut là? — Zergnée.
Ma grand'maman fait un pont, elle seule peut
passer dessus ? — Une araignée.
Quand mo laporte ouvert li fermé, quand li
fermé li ouvert ? — So laporte éne cimin qui passe
làhaut lérails.
Quand ma porte est ouverte, elle est fermée ;
quand elle est fermée, elle est ouverte ? — La porte
d'un chemin qui coupe les rails à niveau.
Vivants napas causé, morts causé? — Barvades.
Les vivants ne parlent pas, les morts parlent ? —
Les embrevades.
Mo marce dans éne ptit cimin, :(amés mo va posé,
Tramés mo va tourné? — -Lariviére.
Je marche dans un petit chemin, jamais je ne
m'arrêterai, jamais je ne reviendrai sur mes pas ?
— Une rivière.
Tout so noirs mo papa :(autes lipieds torte ? —
Liciens fisi.
Tous les noirs de mon papa ont les pieds tor-
dus ? — Les chiens de fusil.
Mo éna éne grand bande marmaille; soléye levé
:(autes caciéte, soléye coucé :(autes sourti? — Z étoiles.
220 LE PATOIS CRÉOLE.
J'ai une grande bande de marmaille; le soleil se
lève, ils se cachent ; le soleil se couche, ils parais-
sent ? — Les étoiles.
Li éna lédents li napas labouce, li capabe fnan{t
lanouite Ut^out sans posé? — I^ascie.
Elle a des dents, elle n'a pas de bouche, elle peut
manger jour et nuit sans se reposer ? — Une scie.
Brides dourmi? — Ziraumon,
* Brèdes couchées ? — Giraumon.
Brides galpi ? — live.
Brèdes qui courent ? — Lièvre.
Tou:(Oîirs li man:(i T^amis li avalé? — Moulin
cannes.
Il mange toujours, il n'avale jamais ? — Un
moulin à cannes.
So lésprit VIO ptit noir dans so néne:(^ ? — Licien.
L'esprit de mon petit noir est dans son nez ? —
Un chien.
Tou:(Ours li marce latéte enhas ? — Coulou soulier.
Toujours il marche la tête en bas ? — Un clou
de soulier.
Lhére ma aile baingne lariviére mo lésse mo
tripes lacase ? — Latoéle matelas.
Quand je vais me baigner à la rivière, je laisse
mes entrailles à la maison } — La toile d'un ma-
telas.
GRAMMAIRE. 221
Lhire mo aile lariviére mo çantéy Ihére mo tourné
mo ploré ? — Barique galère.
Quand je vais à la rivière, je chante; quand j'en
reviens, je pleure ? — Un barillet.
Mo boire dileau àcause napas dileau ? — Navire
tombe au sic.
Je bois parce qu'il n'y a pas d'eau ? — Un navire
tombé au sec.
Si :(autes vini T^autes napas va vini, mes si :(autes
napas vini :(autes va vini? — Doumounde plante
pitits pois : li père pi:(ons vine man:(é.
S'ils viennent, ils ne viendront pas; mais s'ils ne
viennent pas, ils viendront } • — Un homme qui
plante des petits pois : il a peur que les pigeons ne
viennent les manger.
Tour ou sans fond ? — Bague.
Trou sans fond ? — Une bague.
Mo dibouté li alon:(é, mo alon:(é li dibouté? —
Lipied doumoune.
Je suis debout, il s'allonge ; je m'allonge, il est
debout ? — Le pied.
Mo ina éne ptit noir quâna pas mette liso langouti
// napas travaille? — Gouïe bisoin difile pour coude.
J'ai un petit noir, quand on ne lui met pas son
langouti, il ne travaille pas } — L'aiguille a besoin
de fil pour coudre.
I
222 LE PATOIS CRÉOLE.
Mo lacase ina belbel couvertire, mes éne poteau
mime qui tini li ? — Parasol.
Ma maison a une belle couverture, mais un seul
poteau qui la retienne ? — Un parasol.
Mo lacase longue longue, tout so laçambes rond
et parta:(e en longuére ? — Bambou.
Ma maison est très-longue, toutes les chambres
sont rondes et distribuées dans la longueur ? —
Un bambou^
Mo éna ine qualité comandére qui touT^ours mort
sembe so fouéte làhaut so :(épole? — Lérat tou:(ours
mort av so laquée.
J'ai une espèce de commandeur qui meurt tou-
jours avec son fouet sur l'épaule ? — Le rat meurt
toujours avec sa queue.
Mo éna éne lacase, quand mo fine ouvert li, :(amés
ma capave fréme li encore ? — Bigorneau.
J'ai une maison, quand je l'ai ouverte, je ne
puis jamais plus la refermer ? — Un bigorneau.
Cicot dans milié lapléne ? — Lombri,
Un chicot au milieu d'une plaine? — Le nombril.
Dans tout lacases so place 7710 bonnefe77i77ie diboute
dans coi7i ? — Balte,
Dans toutes les maisons la place de ma bonne
femme est d'être debout dans un coin ? — Un
balai.
GRAMMAIRE. 223
Mo :(étte lasine, tno lève ine gros posson, mis moi
tout séle qui a inan:(e li ? — Mo fanme.
Je jette la seine, je relève un gros poisson, mais
je serai seul à le manger ? — Ma femme.
Éna éne mam:(ille, li sivré moi partout mes :(amés
mo capabe embrasse li? — Mo lombe.
Il y a une demoiselle, elle me suit partout, mais
jamais je ne puis l'embrasser ? — Mon ombre.
Blanc napas capabe travaille sans noir ? — Plime
hisoin lenque.
Le blanc ne peut travailler sans le noir ? — La
plume a besoin d'encre.
Mo çaud mo napas transpiré, mo fris mo trans--
pire? — Gargoulette.
J'ai chaud, je ne transpire pas; j'ai froid, je trans-
pire ? — Une gargoulette.
Mo :(étte li en lire li tombe en bas, mo :(itte li en-
bas li monte en lire ? — Boule lastique.
Je la jette en l'air, elle tombe à terre; je la jette à
terre, elle monte en l'air ? — Une balle élastique.
Mo touffe li, li touffe moi? — Ladoulère.
Je l'étoufFe, elle m'étouffe ? — La douleur.
Pavé làhaut, pavé enbas? — Tourtie.
Pavé en haut, pavé en h^Ls? — Une tortue.
Latére blanc, lagrains noir? — Papier sembe lé--
critire.
224 LE PATOIS CRÉOLE.
La terre est blanche, la semence noire ? — Le
papier et l'écriture.
La main semé, li:(iés récolté? — Crire av lire.
La main sème, les yeux récoltent? — Écrire et
lire.
Longue labarbe, courte laquée ? — Cévrétte.
Longue barbe, courte queue? — Une « che-
vrette», crevette. .
Phn:(^é, levé, séc? — Feille son:(e.
Je la plonge, je la retire de Teau, elle est sèche?
— Une feuille de songe.
Mo ^envoyé moptit noir comission, :^amés li tourné?
— Couderoce,
J'envoie mon petit noir en commission, il ne
revient jamais? — Une pierre.
Asoir li promue partout, grand:(our so latéte en
bas, so lipieds en 1ère? — Sour souris.
Le soir elle se promène partout, pendant le jour
elle a la tête en bas, les pieds en l'air ? — Une
chauve-souris.
Mo grandmanman li beau f ère nattes tout so pitits
dourmi partére? — Ziraumon,
Ma grand'maman a beau faire des nattes, tous
ses petits enfants se couchent par terre? — Le
giraumon.
Mo x^oinde eue grande bande 'doumoune, quand
GRAMMAIRE. 22 J
ma loin :(autes dire moi bon:(our, quand mo proce
fautes napas dire narien ? — Gournouïes dans bârd
dileau.
Je rencontre une grande bande de gens; quand
je suis loin, ils me disent bonjour; quand je suis
proche, ils ne disent rien? — Les grenouilles au
bord de l'eau.
Li éna quator^^e pieds dipis so lécou T^isqu'à dans
so léreins; quand vous tnisire tout so lécorps li iéna
I
néque éne pied dimi? — Homard *,
Il a quatorze pieds depuis le cou jusqu'aux reins;
quand vous mesurez tout son corps, il n'a qu'un
pied et demi? — Un homard.
Mo beau lève li enlére^ li tou:(ours bas? — Lébas.
J'ai beau le lever en l'air, il est toujours bas? —
Un bas.
Si vous lavé pas, prête moi li; si vous lavé, napas
prêté? — Battoir.
Si vous ne lavez pas, prêtez-le; si vous lavez, ne
le prêtez pas? — Un battoir.
Mo éna trois gros noirs qui travaille tou:(ours
ensembe, Tramés :(autes avancé Tramés :^autes arquilé ?
— Cylindes moulin.
* Cette ineptie et les deux suivantes ne sont rien moins que créoles:
c'est par rancune que nous les -citons.
to.
226 LE PATOIS CREOLE.
J'ai trois gros noirs qui travaillent toujours en-
semble, jamais ils n'avancent, jamais ils ne re-
culent? — Les cylindres d'un moulin.
Li napas ina lavianne, sa lé:(os lahaut so disang?
— Banque divin.
Elle n'a pas de chair, ses os sont sur son sang?
Une barrique de \dn.
Mo louvra:(e :(amés fini? — Ramasse verres bon-
téye.
Mon ouvrage ne finit jamais? — Ramasser des
tessons de bouteilles.
léna eue banne hébétés qui travaille dans même
lendroit, :;^antes tende éne à liante, niés :^aniés :^autes
capabe trouve :^aute figuire? — Moutoucs.
Il y a une bande de petites bêtes qui travaillent
dans le môme endroit, elles s'entendent les unes
les autres, mais jamais elles ne peuvent voir leur
figure? — Les moutoucs.
léna éne banne ma7n:(élles dans bord cimin, :(aute^
tout la tête enbasl — Pieds banane.
Il y a une foule de demoiselles au bord du che-
min, toutes ont la tête en bas? Les bananiers.
Mo envoyé éne ptit noir comission, sitôt li fine
gagne laréponse ma coné? — Lhamçon.
J'envoie un petit noir en commission, dès qu'il
a eu la réponse, je le sais? — Un hameçon.
GRAMMAIRE. 227
Mo éna boucoup lassiétes bien fin, ^iautes beau
tombé, T^amis cassé? — F cilles.
J'ai beaucoup d'assiettes bien fines, elles ont
beau tomber, elles ne se cassent jamais ? — Les
feuilles.
Mo éna dé t^oU bassins, çaquéne éne lilote dans
tnilié, Iherbe dans bord; quand :(autes bordé vous
trouve so dileau coulé çaquéne so coté, mes canal qui
fourni dileau dans bassins là vous napas capave
trouvé? — Li:(iés.
J'ai deux jolis bassins, chacun a un îlot au mi-
lieu et de l'herbe au bord; quand ils débordent,
vous voyez couler l'eau de chacun; mais le canal
qui fournit l'eau à ces bassins, vous ne pouvez pas
le voir? — Les yeux.
Pèse mo vente wous a gagne bouillon? — Fisi.
Pesez mon ventre, vous aurez du bouillon ? —
Un fusil.
Mort porte vivant ? — Pirogue .
Le mort porte le vivant? — Une pirogue.
Mo éna éne bassin, tout t^ot^os qui vine boire làdans
noyé? — La lampe av papions.
J'ai un bassin, tous les oiseaux qui viennent y
boire se noient? — La lampe et les papillons de
nuit.
Mo beau pitit, mo fort ? — Rotin .
228 LE PATOIS CRÉOLE.
J'ai beau être petit, je suis fort? — Un rotin.
Bonhome noir latéte rouT^e? — Boutéye divin.
Un bonhomme noir à tête rouge? — Une bou-
teille de vin.
Mo :(o:(o éna nique éne li:(ié, et so li^^ié dans so
laquée? — Poêlon.
Mon oiseau n'a qu'un œil, et son œil est dans
sa queue? — Un poêlon.
Li encore ptit ptit y déT^a la gale av li? — Margose,
Il est encore tout petit, il a déjà là gale ? — Une
margose.
Mo batte li li bâ moi, mo bâ li li batte moi? —
Mo fanme.
Je bats, on m'embrasse; j'embrasse, on me bat?
— Ma femme.
Longtemps mo lédoigt té enbas lombe, li comence
bourlé dans grand soléye? — Pouce.
Jadis mon doigt était à l'ombre, il commence à
brûler au grand soleil? — Le Pouce, montagne
jadis très-boisée.
Ça qui ti voir li, napas li qui ti prend li; ça qui
ti prend li, napas li qui ti man^^e li; ça qui ti man:(e
li, napas li qui ti gagne bâté; ça qui ti gagne bâté,
napas li qui ti crié; ça qui ti crié, napas li qui ti
ploré? — Ptit noir féqiie coquin mangue: So li:(iés
qui té voir, napas so li^^iés qui té prend; so lamain
GRAMMAIRE. 229
qui té prend, napas so lamain qui té niante; so la-
bouce qui té man:(é, napas so lahouce qui té gagne
bâté; so léreins qui té gagne bâté, napas so léreins
qui té crié; so labouce qui ti crié, napas so labouce
qui ti ploré.
Celui qui l'a vu n'est pas celui qui l'a pris ; ce-
lui qui l'a pris n'est pas celui qui l'a mangé; celui
qui l'a mangé n'est pas celui qui a été battu ; celui
qui a été battu n'est pas celui qui a crié; celui qui
a crié n'est pas celui qui a pleuré? — Un petit noir
vient de voler une mangue : ses yeux ont vu, mais
ses yeux n'ont pas pris; sa main a pris, mais sa
main n'a pas mangé; sa bouche a mangé, mais sa
bouche n'a pas été battue ; ses reins ont été battus,
mais ses reins n'ont pas crié; sa bouche a crié,
mais sa bouche n'a pas pleuré.
Grand :(oréyes, ptit li:(iés, lapeau verni? — Sour-
souris.
Grandes oreilles, petits yeux, cuir verni? —
Chauve-souris.
Mo lève so cimise, mo trouve so civés; mo lève
so civés y mo trouve so lédents; niés napas so lédents
qui pour man:(e moi, moi qui pour man^^e so lédents?
— Ene mate.
Je lève sa chemise, je vois ses cheveux ; je lève
ses cheveux, je vois ses dents; mais ce ne sont pas
230 LE PATOIS CRÉOLE.
SCS dents qui me mangeront, c'est moi qui man-
gerai ses dents? — Un épi de maïs.
Mo lasalle tapisse en rouT^e; ine banne ptit fau-
téyes blanc làdans; domestique souye :(autes av ciffon
rou:(e? — Labouce, lidents av lalangue.
Mon salon est tapissé de rouge; dedans, beau-
coup de petits fauteuils blancs; le domestique les
essuie avec un chiflfon rouge? — La bouche, les
dents et la langue.
Ah bah! Msié, sirandanes fini I LangaT^e créole
Ah bah! Monsieur, les sirandanes sont finies.
même napas ronflé cornent longtemps. Malbars qui
Le langage créole même ne résonne pas comme
lacause ça: :(aîites fine foure Tuante causé 7?iartins
autrefois. Ce sont les Malabars qui sont cause de
partout, Zautes qui comandé àçthére, :(autes qui
ça : ils ont fourré partout leur parler de martins.
métes, Péye Maurice dans :(ciute lamains: latére
Ce sont eux qui commandent à présent, eux qui
pour :(auteSy dibois pour :(auteSy dileau même pouri
sont les maîtres. Le pays de Maurice est dans leurs
av :(aute capras, Zense là man^^e nous. Encore! éne
mains : la terre est pour eux, le bois est pour eux,
faye faye nation, éne nation tripes! Dans :;^autepeye,
l'eau même est pourrie par leurs capras. Ces gens-
GRAMMAIRE. 23 1
éne grand grand hougue* péye, néque coq tout séle
là nous mangent. Encore ! un peuple de rien, un
qui gagne couraT^e; lar estant napas vaut éne piment.
peuple de tripes! Dans leur pays, un immense pays
qui n'en finit plus, il n'y a que les coqs qui aient
du courage; tout le reste ne vaut pas un piment.
CONCLUSION.
Un mot pour conclure.
M. de Freycinet, dans la relation de son voyage
à Maurice en 1818, insère une paraphrase créole
de la fable : le Lièvre et la Tortue, et fait suivre
sa citation de ces deux lignes : « Après un tel
essai il est permis de concevoir la possibilité de
reproduire en créole un grand nombre de mor-
ceaux de notre littérature. » Il nous coûte de nous
inscrire en faux contre ce jugement; mais loin
qu'il nous soit permis d'admettre qu'on puisse
mener à bien une telle reproduction, nous croyons
que la pensée même de l'entreprendre ne saurait
* Le mot pour eux n'est point malsonnant : le plus respectueux le dit
devant son maître ou sa maîtresse.
232 LE PATOIS CRÉOLE.
venir à un homme de sens. L'horizon est étroit
autour de notre pauvre patois. Passe pour une ex-
cursion fiirtive au pays des contes ; mais toute
velléité de le conduire ailleurs a été convaincue
d'impuissance. On a plusieurs fois tenté de faire
dire des vers à la Muse créole; force était alors de
permettre à la pauvre fille de s'aider à chaque ins-
tant du mot français. Toutes ces tentatives peu-
vent être considérées comme non avenues : il serait
aussi facile que peu intéressant de le démontrer
pièces en mains.
Quant aux bardes à peau noire, veut-on en
toute connaissance de cause juger de leur inspi-
ration? Nous ne prendrons pas au hasard dans notre
recueil; par égard pour le lecteur nous choisirons
dans mainte et mainte chanson quelques couplets
heureux entre tous :
Valé, Valé, prête moi ton fisi :
Avià Toiseau prêt envolé.
Si z'ai bonheir de touyé Toiseau,
Z*aurai d'arzent pour mon voyaze
En allant, en arrivant.
Dériére cez nous y a dé zoli montagnes,
Moi, mon amant nous monté zy souvent :
En monté, Bondié que dé peine!
En dicendé pitit soulazément.
GRAMMAIRE. 233
Ça mamzelle là, c*é pas pour mo croire,
Mes li pince la guitar, c'é pour mo tende ;
Dans bois tourterelles
Napas la peine pour gagne mari.
Tellement mo content Zabella
Mo liziés collecoUe av li.
Tellement mo content Zabella
Aïoh!
Mo liziés collecolle av li ! I
Cela suffit de reste : le lecteur peut voir si nos
gens s'affiranchissent résolument de toute espèce de
prosodie. Tout cela est informe; et, de plus, la
prétention d'atteindre à la langue poétique fait
toujours et partout ce galimatias qui n'a plus au-
cun sens.
La littérature créole a sa devise toute faite:
« Ptit lasoif, ptit coco. »
Nancy, impr. Berger-Levrault et C»\
i I
t&
J
lii:
1
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